Kirghizstan

Och, Ferghana côté kirghiz

Le match est grosso modo le même partout : Paris/Marseille, Hanoï/Hô Chi Minh-Ville, Beijing/Shanghaï… Au Kirghizstan, l’affrontement entre les deux plus grandes villes du pays met Bichkek et Och dos à dos. L’influence « russoviétique » d’une part, le cosmopolitisme ferghan de l’autre. Le progressisme libéral VS le conservatisme social et religieux. Le monde « occidental » contre « l’authenticité » kirghize (ou ouzbèke…). La concentration des leviers politico-économiques septentrionale et la chaleur populaire méridionale…

Och, ancienne ville carrefour à l’extrémité orientale du Ferghana

Posée au beau milieu de la vallée de Ferghana – région la plus peuplée et la plus riche du pays, dont on avait entamé l’exploration côté ouzbèke – Och est une ville mosaïque. Ancien carrefour commerçant sur la « route de la Soie », la ville marquait autrefois la jonction entre trois axes de passage : la route du sud, à destination de l’Afghanistan et de l’Inde ; la route orientale, piquant vers la Chine via Kashgar ; et la route de l’ouest filant vers les oasis de Samarcande et de Boukhara.

À l’écart des principaux « centres touristiques » du Kirghizstan, Och reste aujourd’hui encore appréhendée comme une ville frontière, la principale porte d’entrée pour rejoindre le Ferghana ouzbek, la route du Pamir tadjik et le col d’Irkeshtam en direction de la Chine – ou le massif enneigé du pic Lénine pour les alpinistes.

Montagne de Sulaiman-Too Och Kirghizstan

Les habitants de Och avancent que leur ville a quelque part entre 2 500 et 3 000 ans (quand Bichkek ne peut se prévaloir que de 150 bougies), ce que semblent d’ailleurs confirmer les vestiges les plus anciens découverts sur place.

La légende attribue, elle, la construction de la ville au roi-prophète Salomon (Sulaiman, Xe siècle avant J.-C.), souligne la montée en puissance de la cité sous l’influence d’Alexandre le Grand (IVe siècle av. J.-C.) et une côte de popularité jamais démentie depuis la venue de Babur, fondateur de l’empire moghol et petit-fils de Timur/Tamerlan qui, en 1497, en vanta les charmes.

Vue sur la ville d'Och depuis Sulaiman-Too Kirghizstan

Rattachée au khanat de Kokand au XIXe siècle (aujourd’hui en Ouzbékistan), puis annexée par l’Empire russe en 1876, Och bascule finalement dans le monde soviétique du côté de la RSS kirghize dans les années 1920. Du jour au lendemain des postes-frontières essaiment à travers le Ferghana et la population de la vallée, dont l’identité n’avait jusque là été définie que par le clan, le mode de vie (nomade/sédentaire), le statut social ou la religion, se découvre d’un coup une appartenance ethnique artificielle (kirghize, ouzbèke, tadjike etc.).

Statue de Lénine, Och, Kirghizstan

Ouzbèke à près de 40 % (au sens justement « d’ethnie » et non de « citoyenneté »), kirghize par la force des choses, russe, turque et tatare pour corser encore un peu plus l’affaire, Och fait partie de ces villes centre-asiatiques façonnées par des siècles de mouvements de caravanes, d’allées et venues commerçantes et religieuses. Il n’empêche : l’édification de frontières matérielles et le processus de construction nationale voulu par Staline ont lourdement ébranlé la région, faisant voler en éclat la cohabitation séculaire au cœur du Ferghana. Résultat : Och s’est s’embrasée en 1990 et en 2010, les affrontements interethniques entre Kirghiz et Ouzbeks se soldant par plus d’un millier de morts.

Lepeshka, héritage soviétique, islam et chamanisme

Depuis la tension est retombée et Och a retrouvé sa nonchalance, du moins en partie. Et si la question sécuritaire et l’isolement touristique relatif de la ville continuent de dissuader pas mal de voyageurs de s’aventurer dans la région, la « capitale du Sud » kirghize mérite néanmoins le détour !

1 | Jayma Bazaar

Alors certes en termes architecturaux, Och ne possède aucun des attraits des cités-oasis ouzbèkes. En revanche, la ville a pour centre névralgique l’un des plus grands bazars d’Asie Centrale, le Jayma Bazaar, comme partout ailleurs un dédale d’étals, de bifurcations, de containers-boutiques et de passages étroits noyés sous les fèves grillées, les abricots, les pastèques, les raisins, les épices, les pyramides de kuruts (billes de fromage sec) et celles de pains/lepeshka tout juste sortis des fours/tandir (les « tandoor naan » ou « obi-non » ronds et plats, et les plus caloriques « qatlama » feuilletés et frits)…

Fruits secs au bazar d'Och Kirghizstan

Sans photo ou presque pour illustrer l’ambiance – les allées sont bondées, les stands pris d’assaut à la mi-journée – on vous laisse imaginer seuls les concerts de voix, la chaleur ambiante, le goût des fruits secs et les odeurs entremêlées…

Kirghizstan oblige, vous trouverez plusieurs sections consacrées à l’artisanat local (chapeaux traditionnels « al-kalpak », matériel d’équitation, berceaux en bois, couteaux, shyrdaks) de part et d’autre du bazar. Attention en revanche : le Jayma Bazaar s’étend de manière tentaculaire sur plus d’un kilomètre le long de la rivière Ak-Buura avec, en fonction des horaires, une densité à peu près comparable à celle du métro parisien à l’heure de pointe… Pour vous orienter, reportez-vous à la carte établie par l’agence Destination Osh, qui propose également des tours guidés du bazar. Och compte aussi un marché aux bestiaux installé tous les dimanches matin à la périphérie de la ville.

2 | Back in the USSR

Une fois quittées les allées du bazar, Och offre un curieux mélange de maisons basses, de mahallas(quartiers traditionnels) et de barres d’habitation héritées de l’URSS, de chaikhanas (maisons de thé) et de coffee-shops branchés, d’église orthodoxe, de mosquées, de parcs arborés et d’immenses places bétonnées.

Fresques murales soviétiques Och Kirghizstan
Vue sur la ville d'Och Kirghizstan

Agrandie, retapée et modernisée par les bolcheviks, Och devait devenir le grand centre urbain du sud de la toute jeune RSS kirghize, pendant méridional de Bichkek. De ce passé soviétique Och a conservé, outre sa physionomie urbaine actuelle, d’immenses fresques murales et une statue de Lénine tout aussi démesurée, vissée droit devant l’hôtel de ville. Un décor urbain singulier auquel plus grand monde ne prête attention, mais dont la suppression susciterait à coup sûr les foudres de Moscou – c’est du moins ce que chacun prétend…

Vue sur la ville d'Och Kirghizstan
Statue de Lénine et mosaïques dans les rues de Och, Kirghizstan

Le site Time Travel Turtle propose une balade à travers les rues d’Och à la recherche des différents panneaux muraux qui émaillent la ville, explications à l’appui : publicité pour la compagnie aérienne russe Aeroflot à l’occasion des Jeux Olympiques de Moscou (1980), bouille toute ronde du petit ourson mascotte Michka/Misha devenu l’une des figures enfantines les plus populaires du monde russe, éloge des arts dramatiques… Une manière originale d’appréhender la ville.

3 | Sulaiman-too : sur les épaules de Salomon

Si le Jayma Bazaar est au cœur de l’activité commerçante d’Och, le « Trône de Salomon » constitue le pivot géographique et symbolique autour duquel la ville s’est construite. Dominant la plate vallée de Ferghana de toute sa hauteur (200 mètres…), Sulaiman-Too est sans nul doute l’un des endroits les plus sacrés de la région, servant de lieu de culte depuis pas moins de 1 500 ans. La légende, tout aussi flamboyante que celle entourant la construction d’Och, voudrait que le roi-prophète biblique Salomon y ait séjourné, que Mahomet s’y soit recueilli et que Babur y ait fait construire une petite salle de prière, toujours très fréquentée.

Montagne Sulaiman-Too Och Kirghizstan
Sulaiman-Too et vue sur la ville d'Och Kirghizstan

Pour plus d’un sceptique, la transformation de Sulaiman-Too en un lieu de pèlerinage tiendrait surtout d’un génial coup de marketing antique, à mettre au crédit de dirigeants désireux de booster la côte de popularité de Och. La dimension sacrée aurait été volontairement amplifiée afin d’inciter les voyageurs à faire étape à Och plutôt que dans la ville voisine d’Özgön (Uzgen), alors un important carrefour commercial au débouché des cols de haute altitude, en bordure de rivière.

Montagne Sulaiman-Too Och Kirghizstan

Quel que soit le coup de pouce accordé à Sulaiman-Too, la forme particulière de la « montagne » ne pouvait que lui conférer une aura quasi-magique, renforçant son rôle de phare pour les caravanes engagées sur les routes de la Soie. La population avait depuis longtemps assimilé « le trône de Salomon » aux représentations figurées de l’univers mises en avant par les traditions védiques et l’Avesta (le livre saint du zoroastrisme) : une montagne isolée coiffée de cinq pics, surplombant une grande vallée fluviale.

Aujourd’hui encore l’islam cohabite avec d’anciennes croyances chamaniques et zoroastriennes, et grottes et lieux de culte réputés pour leurs vertus curatives hors du commun (de la guérison de la stérilité au soulagement des maux de dos et migraines) tapissent les flancs de la montagne.

Montagne Sulaiman-Too Och Kirghizstan

Si ce n’est pour l’intérêt sociologique ou pour les rencontres qui ne manquent jamais de se produire au sommet, grimpez au moins sur le promontoire de Sulaiman-Too pour la vue imprenable sur la ville. Le site est classé à l’UNESCO depuis 2009 (« paysage naturel spirituel »).


Visiter Och : conseils pratiques

Destination Osh

Vous trouverez un grand nombre d’information, d’adresses et de propositions de tours organisés sur le site de Destination Osh, petite agence locale dont les bureaux sont situés au sud de Sulaiman-Too.

Artisanat

Pour un aperçu des savoir-faire traditionnels, faites un crochet par le Jayma Bazaar ou par la bien nommée « rue des artisans » au nord de Sulaiman-Too (au bas de la pente, près de la mosquée Ravvat Abullahana).

Une cantine

Och est réputée pour sa cuisine aux influences ouzbèkes – le plov local étant d’ailleurs considéré comme le meilleur du pays ! Plov mis à part, ne passez pas à côté des gros samsa garnis cuits au tandir et des chachliks si vous faites partie de la catégorie carnivore. Pour les végétariens, Oybek Mantikana propose des déclinaisons sans viande (et sans poulet !) des fameux mantis et samsas. Plus international, le Brio attire une clientèle urbaine et connectée dans un cadre agréable.

Une chambre

Le Park Hostel reçoit pas mal d’avis positifs. Les tarifs sont bas, l’hostel est situé en plein centre-ville et l’ambiance, pour peu qu’il y ait du passage, est plutôt sympa. En revanche la configuration des lieux façon Algeco dispatchés de part et d’autre d’une grande cour ouverte est assez bizarre… Ne misez donc pas tout sur le charme des lieux (proche de zéro) mais gardez l’adresse sous le coude si vous cherchez un point de chute central.

Transports

Pour rejoindre Bichkek depuis Och (et vice-versa), l’option la plus rapide consiste à prendre l’avion, le vol étant visiblement… ébouriffant. Les fauchés, les anti-avion, les voyageurs au long cours et amateurs du temps long opteront eux pour la version taxi collectif du trajet. Pour vous donner une idée : on a quitté Och à 11 h et débarqué à Bichkek à 2 h du matin après une livraison de pièces détachées automobiles, une pause repas dans une chaikhana, un arrêt prière en bord de route, un franchissement de col sous la neige, un raccourci raté et le débarquement progressif de tous les passagers – débarquement plus ou moins rapide selon le besoin de discuter ou non du chauffeur. Coût : 1 200 soms par personne.

Och – juin 2019

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