Ici Issyk-Kul – la mer au pied des montagnes
Puis un jour, ils atteignirent enfin l’Issyk-Kul. Debout sur une colline, ils se laissèrent aller à l’émerveillement. Tout, alentour, n’était que cimes neigeuses, cependant qu’au milieu des montagnes couvertes d’une verte forêt, aussi loin que la vue put s’étendre, une véritable mer se jouait au soleil. Des vagues blanches couraient sur l’eau sombre, les vents les poussaient de loin, les emmenaient au loin. Où commençait l’Issyk-Kul ? Où finissait-il ? Impossible de le dire. À l’un de ses bouts le soleil se levait, à l’autre c’était encore la nuit. Combien de montagnes s’élevaient autour de lui ? Elles étaient innombrables. Et derrière celles-ci, combien y en avait-il de toutes pareilles qui dressaient vers le ciel leurs sommets neigeux ? Cela aussi, personne n’aurait su le deviner. »

La carte de visite de l’Issyk-Kul affiche deux arguments de poids : « deuxième plus grand lac de montagne au monde derrière le lac Titicaca » (1 600 mètres d’altitude, 170 km de long, 70 km de large) et « lac d’altitude chaud et légèrement salé, ne gelant jamais même en hiver ».
Dans un pays dépourvu de littoral, l’Issyk-Kul est une mer aux eaux calmes et scintillantes.
Une mer aux berges-plages faites de sable et de galets.
Une mer bordée de parasols et de yourtes.
Une mer couronnée de montagnes enneigées.
Une mer auprès de laquelle on se presse pour bronzer en été, échapper à la pollution de Bichkek le temps d’un week-end, ou faire griller des chachliks en famille à la nuit tombée.

D’un bout à l’autre du lac
Pour aborder l’Issyk-Kul, le trajet se fait généralement dans le même sens : marshrutka filant de Bichkek à Karakol le long de la « voie rapide » du nord, et retour façon sauts de puce de Karakol à Balykchy, au sud. Les amateurs de cartes postales soviétiques et de villégiatures surannées marquent l’arrêt à Tamchy ou Cholpon-Ata au nord ; les autres gagnent directement l’ancien avant-poste tsariste de Karakol, sans accorder à la rive septentrionale qu’un coup d’œil distrait depuis la vitre sale d’un minivan.


À l’époque soviétique, la région d’Issyk-Kul constituait le deuxième pôle balnéaire d’URSS derrière la Mer Noire, et les stations thermales de la rive nord du lac, ponctuées d’hôtels et d’établissements de bain, drainaient toute la nomenklatura bolchévique l’été venu. 40 ans plus tard le tourisme balnéaire ne s’est pas démenti. Les couleurs ont passé, les établissements ont vieilli, mais la rive nord garde toujours en elle le parfum capiteux de la haute société « azuréenne », jeunesse dorée kirghize, riches Kazakhs et athlètes russes ayant simplement remplacé l’aristocratie rouge.

Par comparaison, le sud du lac fait figure d’arrière-pays confidentiel. Ici se joue une de ces inévitables séries d’oppositions alimentées par le tourisme contemporain (« tradition » VS « modernité »), adossées à des considérations culturelles et sociologiques aux accents nationalistes. Pour notre ami Bakyt, rencontré à Bokonbaevo, l’équation est grosso modo la suivante :
- Rive nord = tourisme de masse = insolents Kazakhs et Russes présomptueux = eaux polluées et dégradation du paysage ;
- Rive sud = éco-tourisme = authenticité kirghize = vallées sauvages et air pur.
Au nord : la morgue de Cholpon-Ata, les sanatoriums et les hôtels pompeux. Au sud : les campements de yourtes, la prestance inégalée des aigliers-berkoutchi de Bokonbaevo et la flamboyante épine dorsale du canyon Skaska, couleur safran.

Chez Gulmira
Bakyt, son frère et sa grande sœur, sont venus passer quelques jours dans la maison familiale de Bokonbaevo pour fuir la chaleur estivale de Bichkek. Comme ailleurs, il ne faut pas s’en tenir aux façades ternes et à l’aspect défoncé des ruelles poussiéreuses : derrière le portail métallique passe-partout se cache une maison colorée, une vaste yourte et un jardin rempli d’arbres fruitiers. Gulmira, la mère, a fait de la maison de famille une maison d’hôtes accueillante, inscrite dans le réseau CBT (« community based tourism »).


Bakyt a 22 ans. Il finit ses études à Bichkek et voudrait partir travailler quelque temps en Corée, où un oncle pourrait l’héberger. Il sait qu’en tant que dernier de la fratrie, il devra de toute façon rentrer au pays tôt ou tard, se marier et s’installer à Bokonbaevo pour s’occuper de ses parents. La perspective ne l’emballe pas alors en attendant, il profite des copains, de la vie étudiante et de la capitale.


Parce qu’il fait chaud, même à Bokonbaevo, et « parce qu’il faut se baigner au moins une fois dans l’Issyk-Kul », Bakyt nous propose de monter en voiture avec ses neveux, nièces, sœur, frère et grands-parents et d’aller passer l’après-midi « en bord de mer ».
La baignade nous fait un bien fou mais ce qui nous ravit le plus est de découvrir la déclinaison kirghize des journées de plage, une variante balnéaire finalement assez proche des rassemblements sous la yourte et des pique-niques dans les alpages. Des pains et des fruits frais sont sortis des sacs, des bonbons partagés entre tous, des chachliks grillent sur de petits barbecues improvisés et les vénérables barbes blanches (aksakal), qui ne quittent pas le kalpak même pour aller à l’eau, veillent d’un œil attentif sur les plus jeunes.


Bakyt scrute le lac-mer et les montagnes d’un œil rêveur. Il en est certain : il n’y a pas d’endroit plus beau dans tout le Kirghizstan. Pas étonnant que la région attire à elle écrivains, musiciens et cinéastes – c’est ici que sont tournés la majorité des films et des clips vidéos du pays. Tout y est : les eaux limpides de l’Issyk-Kul, d’immenses vergers et champs de tournesols, d’imposantes vallées plissées couleur de terre cuite et les sommets hérissés des Tian Shan dans le lointain.

Comme pour donner raison à Bakyt, c’est sur les berges du lac, à quelques kilomètres au nord de Bokonbaevo, que nous reviendrons en juin 2019 pour prendre part au tout premier festival international de musique alternative du Kirghizstan (« Kol Fest »), drôle de bricolage mêlant beat-boxeurs kirghizes et rappeuse tadjike, rock indé kazakh et DJ japonais.




Explorer la rive sud d’Issyk-Kul
Comme à Karakol et à Och, la région d’Issyk Kul a ses propres antennes CBT et un site, « Destination South Shore », qui lui est consacré. Les possibilités de rando sont à peu près infinies : enfoncez-vous dans n’importe quelle vallée (Kyzyl Suu, Jeti Öguz, Barskoon) et vous trouverez de quoi occuper votre journée, voire plusieurs jours si vous décidez de progresser vers l’est, en direction de la vallée de Karakol.
La visite la plus populaire reste celle du canyon Skaska (« conte de fée » en russe), ébouriffante variation d’ocres, de rouges et de jaunes tranchant net avec le bleu vif du lac à l’arrière plan. Façonnées par l’eau et le vent, les formations rocheuses se prêtent aux interprétations les plus diverses, se faisant tour à tour écailles de dragon, chameaux assoupis ou grande muraille de Chine.







Faute d’avoir exploré la région en profondeur, on préfère vous renvoyer vers le blog Uncornered market pour un portrait plus complet de la rive sud d’Issyk-Kul. Les idées ne manquent pas : randonnée dans la vallée et sur le plateau de Barskoon, démonstration de chasse à l’aigle, confection de shyrdaks (tapis traditionnels) à Bokonbaevo, visite d’ateliers de fabrique de yourte à Kyzyl-Tuu etc. Pour ce qui est de découvrir Karakol et les vallées voisines (y compris Jeti-Oguz), on vous renvoie vers notre article dédié.
| Où faire arrêt
Les villages de Tosor, Tamga et les alentours de Bokonbaevo peuvent servir de point de chute pour découvrir la région. Pas mal d’options existent chez l’habitant : adressez-vous au CBT ou regardez sur les plateformes en ligne pour repérer les adresses. Les camps de yourtes qui jouxtent le lac (Bel Tam, Almaluu) sont une alternative sympa pour buller au calme et déconnecter, mais l’emplacement est moins commode pour explorer les environs.
Si vous optez pour Bokonbaevo, nous vous recommandons de poser votre sac chez Gulmira. Avec un peu de chance vous croiserez Bakyt, qui n’est finalement jamais parti en Corée. L’endroit est excentré mais l’accueil reçu et le cadre compensent les 20/25 minutes de marche depuis le centre-ville de Bokonbaevo – qui présente de toute façon un intérêt limité.
| Se déplacer
Des marshrutki sillonnent la route principale entre Karakol et Balykchy. Le plus simple reste toutefois de faire du stop ou de prendre un taxi pour se déplacer. Depuis Karakol, les marshrutki démarrent en théorie toutes les heures depuis la gare routière du sud, située avenue Toktogula. Dans les faits, attendez-vous plutôt à ce que le départ ne se fasse qu’une fois la marshrutka remplie. Comptez entre 150 et 200 soms pour rejoindre Bokonbaevo.
Pour rentrer sur Bichkek, si vous voyagez avec des locaux, on vous proposera peut-être d’emprunter « l’ancienne route ». Si c’est le cas, n’hésitez pas. Quelque part en chemin, entre Balykchy et Bichkek, se trouve un des « secrets » les mieux gardés du nord du pays : une aire routière dédiée aux « borsook », ces délicieux petits beignets présents sur toutes les tables kirghizes. Pour Abduvahid et Cholpon, rencontrés au Kol Fest, les borsook vendus sur place avaient tout d’une madeleine proustienne.
Et tout au bout de la terre, à la marge extrême du regard, derrière la bande sablonneuse de la rive, le lac dessinait une bande arrondie. C’était l’Issyk-Kul, où se rejoignaient la terre et le ciel. Plus loin il n’y avait rien. Le lac était immobile, étincelant, désert. Seule déferlait, d’un mouvement imperceptible, l’écume blanche du rivage.
Tchinguiz AÏTMATOV*
*Extraits du roman Il fut un blanc navire de l’écrivain national Tchinguiz Aïtmatov. L’Issyk-Kul serait le premier lieu d’implantation des Kirghizes au XVIe siècle, guidés vers les berges du lac aux eaux chaudes par la « mère des mâral » (un grand cerf centre-asiatique), depuis la Sibérie.
Issyk-Kul – août 2017 et juin 2019


