Ouzbékistan

Boukhara – Au cœur de la Transoxiane

Il fallait autrefois plus d’une semaine aux caravanes pour atteindre les rives de l’Amou Daria depuis la Perse, contourner le désert du Karakum (le désert des « sables noirs ») et parvenir aux portes des immenses cités-oasis de Transoxiane (la région « au-delà du fleuve Oxus »).

Depuis Khiva, il nous faut pas loin de 6 heures de route pour engloutir les 450 km d’asphalte (ou de non-asphalte) à travers les sables rouges du Kyzylkum, sans pause en chemin dans un caravansérail mais suffisamment d’arrêts ravitaillement et de vues incongrues à travers la vitre poussiéreuse du véhicule pour contrer la monotonie du voyage. Le long de la route : des chameaux, des chèvres, des vélos, des voitures en sens inverse poussées par des hommes chauffés à blanc, quelques villages bas et gris, des tuyaux de gaz ininterrompus. À intervalles réguliers aussi, des stations de Metan et Propan permettant aux voitures de se réapprovisionner en gaz (on roule au gaz en Ouzbékistan) et aux passagers somnolents de se dégourdir les jambes. La version moderne des maisons de thé est un cube de béton, mi-supérette mi-toilettes publiques, posé à l’écart de la zone de plein, où se retrouvent les voyageurs débarqués par leur chauffeur dans l’attente du re-remplissage des bonbonnes de gaz. L’absence de topchan sur lequel s’affaler ne change rien : l’ombre bétonnée nourrit les conversations comme n’importe quelle terrasse de tchaïkhana, et comme partout ailleurs en Asie Centrale, quelques minutes suffisent pour lier connaissance ou se retrouver au centre de toutes les attentions.

Poi Kalon Boukhara
Visiter Boukhara : mosquées et médersas
Poi Kalon Boukhara
Détails céramiques Boukhara

La reine des cités ouzbèkes

Après Khiva, nous voilà donc rendus à Boukhara, ancien point névralgique sur les « routes de la soie ». La ville, peut-être la plus ébouriffante des trois cités-oasis ouzbèkes, affiche un curriculum vitae aussi flamboyant et vertigineux que le minaret Kalon qui lui sert de marqueur : expérience pluri-millénaire ; reconnaissance UNESCO pour 140 de ses monuments ; label « pluralisme religieux +++ » pour la cohabitation réussie entre zoroastriens, nestoriens, bouddhistes, manichéens et juifs des siècles durant ; dispositions artistiques remarquables avec un penchant marqué pour l’enluminure et la broderie ; félicitations du jury avec octroi d’une mention spéciale « pilier de l’islam » pour l’engagement théologique sans faille de Boukhara entre les IXe et XVIe siècles…

Liab-i-Khaouz Boukhara
Poi Kalon Boukhara
Poi Kalon Boukhara

La ville qui vit naître Avicenne, le plus grand médecin de l’époque médiévale, comptait autrefois parmi les plus prospères au monde. Capitale de la dynastie perse des Samanides, Boukhara était au Xe siècle un des centres majeurs de la culture islamique, rivalisant sans peine avec Bagdad, Le Caire ou Cordoue. Ses médersas formaient les plus grands érudits du moment ; sa bibliothèque captait tous les regards.

La cité, comme toutes les autres dans la région, fut ravagée par les troupes de Gengis Khan au XIIIe siècle, puis intégrée à l’empire timouride en 1370 avant de connaître une longue période de déclin au profit de Samarcande. Il fallut attendre le XVIe siècle pour que Boukhara revienne au centre du jeu sous l’influence des Chaïbanides ouzbeks, et brille de nouveau de mille feux. Son tissu urbain est depuis resté pratiquement inchangé.

Poi Kalon Boukhara
Portail Boukhara
Famille visitant Boukhara

Tout comme Khiva et Samarcande, Boukhara est un océan de mosquées majestueuses, de bazars animés, de palais vernissés, de mausolées, d’écoles coraniques couronnées de dômes bleutés et d’anciens caravansérails. Inévitablement, les trois anciennes cités-oasis ont également en commun les traits liftés des villes-musées, happées par le tourisme.

Mais il n’empêche qu’à Boukhara, la frontière avec les faubourgs populaires reste plus poreuse qu’ailleurs et la muséification de la ville un chouïa moins palpable : pas de remparts ni de ville extérieure, pas de mur érigé pour tenir à distance. Il suffit d’un pas de côté…

Portrait père et fils
Portrait cordonnier
Visite Boukhara : minaret et médersa
Chor Minor Boukhara

Tchor Minor

À l’écart du centre-ville, dissimulées au milieu des ruelles du vieux quartier, les quatre tours décoratives de Tchor Minor (« quatre minarets » en tadjik) servaient de portail d’entrée à une ancienne médersa (école coranique – XIXe). Chacune devait symboliser une ville : Termez, Denov, Kounia-Ourguentch, La Mecque. Le lieu, reconverti en boutique, a des airs de caverne d’Ali Baba. Un escalier conduit sur le toit, sans que la vue présente grand intérêt.

Liab-i-Khaouz Boukhara

Liab-i-Khaouz

Deux medersas, une khanaka (qui accueillait les derviches pèlerins) et une série de tchaïkhanas (maisons de thé) encadrent le bassin central de Liab-i-Khaouz (littéralement « autour du bassin » – XVIe/XVIIe siècle). Boukhara comptait autrefois près de 200 de ces bassins de pierre (khaouz) qui, en plus de prodiguer une fraîcheur bienvenue, étaient utilisés comme lieu de cuisine et de toilette. Les Russes en asséchèrent la majorité au XXe siècle pour mettre fin aux problèmes récurrents d’épidémies. Le bassin et l’ombre des mûriers centenaires de Liab-i-Khaouz servent toujours de lieu de rendez-vous aux Boukhariotes, et aux groupes de touristes à peu près aussi nombreux.

Porte Boukhara

MÉdersa Nadir Divan-Begi

Deux oiseaux fantastiques (les simurgh persans) et un soleil anthropomorphe ornent la façade de la médersa Nadir Divan-Begi : une entorse à la règle sunnite qui interdit toute représentation figurée… L’histoire dit qu’au moment de l’inauguration de l’édifice, le khan se mélangea les pinceaux et prit pour une médersa ce qui devait devenir un caravansérail. Le lieu changea d’affectation illico pour ne froisser personne.

Magoki Attori Boukhara

Magoki Attori

Difficile de faire davantage « poupées russes » : la mosquée, construite au XIIe siècle et remaniée au XVIe, repose sur une première mosquée du IX siècle, elle-même bâtie à l’emplacement d’un temple zoroastrien dédié à la lune (Ve), adossé à un ancien marché aux herbes et aux épices et à un temple bouddhique… Le lieu, aujourd’hui partiellement enterré, abrite un petit musée consacré aux tapis.

Maison Fayzulla Khodjaev

Maison-musée de Fayzulla Khodjaev

Issu d’une famille de riches marchands boukhariotes, Fayzulla Khodjaev fut un des personnages politiques les plus influents de la région au début du XXe siècle. Il prit appui sur les bolchéviques pour renverser l’émir de Boukhara Alim Khan et présida la République populaire de Boukhara, avant de finir liquidé lors de la grande purge stalinienne de 1938. Sa maison-musée, une belle demeure bourgeoise du XIXe siècle, mérite le détour pour son riche intérieur et ses somptueux murs de gantch (plâtre sculpté).

Maison Fayzulla Khodjaev
Maison Fayzulla Khodjaev
Maison Fayzulla Khodjaev
Bazar Boukhara

Bazars

Quatre immenses coupoles marchandes chapeautaient autrefois un dédale de bazars spécialisés (changeurs, chapeliers, bijoutiers…). Les lieux sont aujourd’hui pris d’assaut par les vendeurs d’étoffes, de couteaux, de suzanis et de miniatures persanes.

Visiter Boukhara
Médersa Ulugh Beg Boukhara
Médersa Abdul Aziz Khan Boukhara

Médersas Ulugh-beg et Abdul Aziz Khan

Construites aux XVe et XVIe siècles, les deux médersas ont conservé leur élégant décor mais pas leur fonction, transformées en musées, boutiques de souvenirs et entrepôts un peu sans queue ni tête…

Médersa Ulugh Beg Boukhara
Poi Kalon Boukhara

Ensemble Po-i-Kalon

Le joyau de Boukhara c’est lui, Po-i-Kalon. D’un côté la médersa Mir-i-Arab (XVIe siècle), toujours en activité, coiffée d’étincelantes coupoles turquoise ; de l’autre l’imposante mosquée Kalon (XVIe également) tapissée de faïences – une des seules cours de la ville épargnées par les vendeurs de souvenirs. En surplomb se dressent les 47 mètres du minaret de briques cuites le plus connu du pays (XIIe), miraculeusement épargné par Gengis Khan, qui servait autrefois de point de repère pour les caravanes à la sortie du désert.

Poi Kalon Boukhara
Poi Kalon Boukhara
Citadelle de l'Ark Boukhara
Citadelle de l'Ark Boukhara

Citadelle de l’Ark et mosquée Bolo Khaouz

Retranchée derrière d’épaisses murailles sur une colline artificielle d’une vingtaine de mètres de hauteur, la citadelle de l’Ark était le lieu de résidence des émirs de la ville du Ve au… XXe siècle. L’édifice actuel, au trois quart détruit par l’armée bolchévique en 1920 et dans lequel vivaient près de 3 000 personnes, date du XVIIIe. Les anciens appartements et bâtiments de la forteresse ont été transformés en musée. De l’autre côté de la place, l’immense iwan de la mosquée Bolo Khaouz (XIXe siècle) repose sur une vingtaine de piliers de bois aux stalactites éclatantes.

Citadelle de l'Ark Boukhara
Citadelle de l'Ark Boukhara
Mosquée Bolo Khaouz
Citadelle de l'Ark Boukhara
Citadelle de l'Ark Boukhara : remparts
Mausolée d'Ismael Samani

Mausolée d’Ismaël Samani

Ce fabuleux petit mausolée du Xe siècle, un peu en retrait du centre-ville, est le monument le plus ancien de Boukhara. Enseveli durant des siècles, il échappa au radar (et à la destruction) mongol au XIIIe et ne réapparut lors de fouilles qu’en 1930.

Au-delà de son importance historique, le mausolée d’Ismaël Samani (le fondateur de la dynastie « samanide », qui porta Boukhara à son zénith) a aussi une portée géopolitique pas tout à fait anecdotique. Si Boukhara et Samarcande tombèrent dans l’escarcelle ouzbèke lors du découpage arbitraire de la carte régionale par Staline, les deux villes présentaient un profil essentiellement tadjik du fait de leur population et de leur histoire – toutes deux ayant été façonnées par la langue et la culture persane. Le Tadjikistan, le seul pays centrasiatique à parler une langue iranienne et non turque, attribue à Ismaël Samani la fondation du premier État tadjik. Le pays a d’ailleurs basculé depuis son indépendance dans une sorte de « samanido-mania », rebaptisant à son nom l’ancien pic du Communisme (point culminant du pays, à 7495 mètres) aussi bien que la monnaie nationale (« somoni », translittération de « samani » en tadjik moderne). Rien de simple donc : Boukhara est ouzbèke pour les Ouzbeks, tadjike pour les Tadjiks – et d’autant plus tadjike qu’elle abrite le mausolée de Samani.

Visiter Boukhara : conseils pratiques

| Informations en pagaille pour préparer votre visite

  • Boukhara s’écrit Buxoro en ouzbek, Бухара en russe, et se prononce un peu à l’espagnol : « Bujara » (avec jota et -r roulé).
  • Les édifices de Boukhara sont probablement plus impressionnants encore que ceux de Khiva. En revanche, ce que la ville gagne en beauté, elle le perd parfois en poésie, en partie à cause de l’omniprésence de vendeurs et rabatteurs…
  • Comme dans pas mal de coins de la planète, attendez-vous à payer plus cher que les locaux (ou à payer tout court) et à débourser quelques soums supplémentaires pour pouvoir prendre des photos. Vous vous apercevrez vite une fois à l’intérieur que personne ne vérifie quoi que ce soit et surtout que tout le monde se sert de son téléphone/appareil photo (sans avoir payé quoi que ce soit)…
  • Outre les sites listés ci-dessus, nous vous encourageons également à faire un crochet par la Bukhara Photo Gallery (ou « Centre pour le développement de la photographie créative »), qui expose d’intéressants clichés du photographe Shavkat Boltaev, mettant en avant les populations juives et tziganes locales. En dehors du centre-ville, et avec un peu plus de temps, on aurait volontiers exploré aussi le mausolée Bahaouddin Naqshbandi, le palais d’été des émirs et la nécropole Chokr Bakr.
Cordonnier Boukhara

| Artisanat

La vieille ville a renoué avec son passé commerçant et s’illustre par son artisanat, particulièrement exquis. Nous vous recommandons notamment de jeter un œil aux ateliers suivants :

  • Pour faire l’acquisition de suzanis (broderies traditionnelles, tissées à la main), adressez-vous à Rakhmon Toshev (sur Google : Art Gallery Rakhmon Toshev, 21 rue Levi Babakhanova). Si vous avez un peu de temps, vous pouvez aussi pousser jusqu’à Safirkon, à une cinquantaine de km de Boukhara : Mukhabbat Kuchkorova y tient avec ses filles un atelier réputé dans toute la région (situé ici). Et quitte à prendre un taxi pour vous rendre sur place, profitez du déplacement pour jeter un œil en chemin au minaret de Vobkent ;
  • Davlat Toshev (boutique au niveau de la coupole des changeurs, et école de peinture située au 2 rue Arabon) et Davron Toshev (15 rue Khakikat, à la sortie du bazar des chapeliers) excellent eux dans l’art de la miniature et sont considérés comme deux des plus grands maîtres calligraphes et miniaturistes du pays ;
  • Enfin, Ulughbek Mukhamedov (membre de l’Académie des Arts d’Ouzbékistan) expose – et vend – de très belles aquarelles sous le porche de la mosquée Bolo Khaouz.

| Où dormir et où se restaurer

  • Une chambre : Amir Yaxyo. Simple mais très propre, dans un quartier calme à mi-chemin entre Chor Minor et le centre-ville. Le vrai point fort de l’endroit est l’accueil réservé par la famille, qui sans parler un mot d’anglais fait son possible pour que tout se passe pour le mieux. Plus exactement, le fils parle anglais mais pas les parents, que vous croiserez le plus souvent. Aucun problème : les applis de traduction font des merveilles. Un conseil, ne passez pas à côté du plov familial un des meilleurs goûtés en Ouzbékistan…
  • Une table : le centre-ville a beau être touristique, on y trouve de très bons restaurants. On vous recommande tout particulièrement le restaurant de l’hôtel Lyabi House, Ayvan Restaurant, installé dans un cadre splendide.

Boukhara – mai 2019

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