Kel Suu : A la rencontre de Meder
La légende raconte qu’un guerrier kirghize aurait un jour asséné un coup d’épée si violent, qu’il en aurait brisé la montagne en deux et fait jaillir des profondeurs un lac aux couleurs extraordinaires : le lac Kel Suu. L’histoire ne souffle pas mot de l’identité du guerrier mais après une semaine passée à observer notre hôte sous toutes les coutures, nous finissons par nous interroger : Meder n’appartiendrait-il pas à cette lignée de guerriers des temps anciens ?

Au bout du bout du Kirghizstan
Rembobinons un peu. Après trois semaines passées à découvrir le Kirghizstan nous décidons, pour notre 4e et dernière semaine, de nous enfoncer le plus loin possible dans les replis du pays, et de faire halte au cœur des montagnes. En farfouillant un peu sur les blogs et forums (qui fonctionnent encore en 2017), nous entendons parler d’un lac perché à 3 500 mètres d’altitude, dont tout le monde murmure qu’il serait le plus beau du Kirghizstan et l’un des plus isolés. Kel Suu, c’est son nom, alimente les fantasmes des touristes étrangers comme des Kirghizes, fascinés par les quelques photos qui circulent en ligne : celles d’un lac ourlé de falaises vertigineuses, aux eaux oscillant d’un bleu turquoise intense au gris le plus profond. S’y rendre tient du casse-tête : la route est longue, souvent mauvaise, difficulté à laquelle s’ajoute l’obligation d’obtenir un permis pour pouvoir circuler dans ces zones frontalières à deux pas de la Chine.





Notre curiosité est aussitôt titillée. Ni une ni deux, nous débusquons une petite agence locale capable de nous appuyer dans nos préparatifs, et nous faisons la rencontre de Fabien qui, pendant 7 jours, nous accompagnera dans les montagnes. La virée a tout d’une aventure : rendez-vous est pris pour rejoindre le lac Kel Suu, mais aussi pour y déployer deux bateaux pneumatiques et pour remonter le lac deux ou trois jours durant (Kel Suu serpente sur une quinzaine de kilomètres), histoire de découvrir l’envers du décor – derrière l’image de carte postale, qui apparaît déjà comme une fin en soi.

Chez Meder
Quand on débarque dans la vallée de Kok Kiya, qui doit servir de base le temps de finaliser notre expédition, le camp de yourtes de Meder est en ébullition. Des gamins virevoltent dans tous les sens, une jeune sœur s’active aux fourneaux tandis qu’une autre s’occupe de l’intendance en l’absence de la femme de Meder – aux manettes du camp – forcée de rejoindre la ville d’At-Bashi avec un bébé malade.
Meder est berger. L’homme a quatre enfants et une femme, Jazgoul, qu’il a un jour enlevée, comme le veut la « coutume ». Entre la fin du mois de mai et celle du mois de juin, la famille quitte At-Bashi et se réunit dans la vallée de Kok Kiya, emportant avec elle moutons, vaches et chevaux au prix d’une grande transhumance de plusieurs jours.




Pour tous, les journées estivales filent à chevaucher, s’occuper des bêtes et participer à l’organisation du camp. Avec les voyageurs de passage pas besoin d’anglais, de russe ou de kirghiz, d’autres langages plus universels pallient l’absence de mots : le foot, les roulades sur l’herbe rase et les tournois endiablés de Durak, ce jeu de cartes russe si populaire dans tout l’ancien bloc soviétique. Les enfants exultent à chaque raclée infligée. Durak, durak, durak. « Idiots » !




La tombée de la nuit sonne le repli dans la chaleur des yourtes. Les bouses de yak crépitent dans les poêles, le thé (in)fuse, les tasses circulent, re-remplies avant même d’avoir été vidées. Sur la toilé cirée colorée s’alignent assiettes de céréales, plats de légumes ou de viande, pains chauds à peine sortis du four et ramequins débordant de confiture. Trois règles priment : ne pas jouer avec le pain, éviter de se frotter le nez (même s’il coule sous l’effet de l’altitude…) et passer ses mains devant le visage pour remercier ses hôtes avant de quitter la table, ce geste de « l’amin » pratiqué d’un bout à l’autre de l’Asie Centrale.



A l’assaut du lac
Un matin, nos préparatifs terminés, on quitte Nuriel, Talant et toute la bande de copains de foot-roulade-Durak et on se hisse en selle en direction de Kel Suu. Le tonnerre gronde. Un coup d’œil glissé du côté de Meder – imperturbable face à la pluie et l’orage qui nous ensevelit sous un déluge de grêlons – nous laisse songeur. Nous, nos habits dégoulinent, nous grelottons sur nos canassons et quand nous parvenons enfin à nous jucher sur nos deux canaux pneumatiques, une vague appréhension s’empare de nous – ainsi qu’une pointe de nostalgie à la pensée de la chaleur accueillante du campement.
Kel Suu, perdu entre ses parois de granit sous un ciel gris métallique, évoque davantage un royaume maudit et oppressant que la photo lumineuse d’un compte Instagram. Les bruits s’estompent, un silence cotonneux s’installe que vient tout juste rompre le froissement des gouttes de pluie à la surface du lac. Pas un visiteur en vue, aucun oiseau, aucun animal, pas un humain.



Ici plus qu’ailleurs s’estompe le monde des hommes et s’ouvre celui des dieux et des mythes. Vivre à l’année dans ces immenses vallées sauvages du fin fond du Kirghizstan, tout juste esquissées sur un coin de carte, a quelque chose de fou. La région est un no man’s land gigantesque, une zone de frontière n’ayant rien à garder que des ours, des loups, des troupeaux de mouflons Marco Polo et de furtives panthères des neiges. À peine si l’homme existe encore, minuscule, perdu dans un univers qui de toute part l’engloutit. Le poste-frontière est à près d’une heure de route ; la première ville, At-Bashi (« Tête de cheval »), à trois.
L’hiver complique encore la donne, la neige paralyse les routes, les familles redescendent dans les vallées et sur les hauts plateaux ne reste qu’une poignée d’hommes, qu’accompagnent quelques yaks, chevaux, chiens, fusils et bouteilles de vodka. Une broutille visiblement pour Meder, que rien ne semble ébranler : ni le froid, ni la solitude, ni les attaques d’ours venus s’approvisionner en chevaux, que Meder pourchasse en retour lancé au galop sur le lac glacé…

Pour en revenir à notre traversée, après plusieurs heures de bateau, les murailles de pierre s’inclinent et laissent place à de larges collines herbeuses. La pluie, elle, ne nous quitte pas et nous oblige à revoir nos plans : le campement est installé en quatrième vitesse et les 24 heures suivantes sont passées calfeutrés sous la toile de tente, à enchaîner les parties de Durak, tenter de cuire du riz sans faire partir avec tout le fond de la casserole, et descendre la bouteille de kumys récupérée chez Sabira quelques jours plus tôt.



Le lendemain, en début d’après-midi, le soleil darde ses rayons en direction du petit groupe de mouflons Marco Polo venus monter la garde au-dessus du camp, transféré sur l’autre rive.


Meder rapplique un jour plus tard avec les chevaux. Les affaires sont solidement arrimées pour franchir les 3 900 mètres du col et entamer la longue descente vers Kok Kiya. Les corps fatigués se coulent contre les flancs des montures, balancés d’un côté, de l’autre, bercés par le chant rauque qui monte du creux de la poitrine de Meder et emplit peu à peu l’espace. Un chant des sommets et des vallées sauvages. Un chant de berger nomade. Un chant de personnage taillé dans le roc des montagnes, fils de Tengri – le Ciel – ou ancien compagnon de Manas. Le sommeil vient. Dans l’immensité, ne restent que de minuscules points mouvants, quelques confettis vite avalés par la montagne.


Visiter Kel Suu : en pratique
Se déplacer
Quand on organise l’expédition en 2017, la zone de Kel Suu (ou Kol Suu) s’ouvre à peine au tourisme et les possibilités pour rallier le lac sont limitées. Pour plus de facilité, nous faisons le choix de passer par une petite agence éco-touristique basée à Bichkek, Nomad’s Land. On y rencontre Fabien, qui nous accompagne une semaine entre Kel Suu et Tash Rabat en 2017 et que nous retrouverons en 2019.
Visiter Kel Suu par ses propres moyens est possible mais pas évident. À moins d’avoir son véhicule et d’être prêt à s’aventurer en terrain « illisible » (pas grand chose de tracé, nombreux passages à gué), le mieux pour rejoindre Kel Suu est de faire appel à un chauffeur. A cette première difficulté s’en ajoute une deuxième : la vallée de Kok Kiya, qui fait office de camp de base, jouxte la frontière chinoise et un permis est obligatoire pour circuler dans la région.
À Naryn, Kubat et le CBT vous aideront à obtenir les permis nécessaires et à trouver un chauffeur pour vous accompagner. Cette option vous reviendra moins cher que de déléguer toute l’organisation à une agence, mais attendez-vous quand même à payer plus d’une centaine de dollars pour l’obtention du permis et la « location » du véhicule (4×4 + suffisamment d’essence).
Pour vous donner une idée approximative du temps de route nécessaire, comptez 4 à 5 heures de trajet depuis Naryn, via Bosogo, à l’est.
Edit 2025 : l’état de la route s’est visiblement amélioré depuis 2017… Un 4×4 reste néanmoins toujours recommandé.

Dormir à Kel Suu
Si vous n’avez pas votre propre tente, ou si vous préférez la chaleur des yourtes, plusieurs campements sont installés dans la vallée de Kok Kiya. Certains comptent une bonne dizaine de « tentes » quand d’autres, plus petits, sont tenus par des familles et des hommes qui, comme Meder, passent pratiquement l’année sur place. Vous ne trouverez rien à acheter dans la vallée : prévoyez de quoi vous ravitailler si vous décidez de partir en autonomie totale.
En 2017, le choix était limité et le camp de Meder était de loin le plus accueillant. Depuis, le tourisme s’est développé, les différents camps ont été référencés en ligne, d’autres ont ouvert leurs portes, des commentaires sont venus s’ajouter (pas toujours dithyrambiques) et les cartes ont de toute évidence été rebattues…
Rejoindre le lac depuis le campement
Deux options sont possibles, à pied ou à cheval. Le lac se situe à 12 km de la zone où se concentrent les différents campements. Comptez 4 à 5 heures de marche pour effectuer l’aller-retour (pour rejoindre les berges du lac puis redescendre au camp dans la vallée de Kok Kiya). A cheval, nous avons mis 2 heures environ pour atteindre le lac, une expérience dont nous aurions davantage profité sans orage…
Kel Suu – été 2017


