Khiva Là
Les experts des itinéraires bien ficelés sont formels : la meilleure option pour rejoindre Khiva est de prendre l’avion depuis Tachkent, avec une petite heure trente de vol à peine pour se propulser à l’autre bout du pays. Le plan est efficace et garanti sans perte de temps. Il comporte malgré tout un défaut majeur : celui de renoncer aux plaisirs du voyage et aux 14 heures de train de nuit depuis la capitale. Renoncer, entre autres, à la théière d’eau chaude posée entre les couchettes, à la moquette épaisse des wagons soviétiques, à la promenade nocturne le long des compartiments illuminés pour atteindre le samovar fumant. Renoncer, aussi, à la fenêtre ouverte sur la nuit chaude bordée d’étoiles. Tirer un trait enfin sur le roulis du train, le sommeil bercé par le tacatac-tacatac régulier de la lourde machine et sur la vue au matin depuis la vitre poussiéreuse : le désert, partout, ininterrompu.





Personne n’allait autrefois à Khiva par plaisir. Certains y passaient pour tout raser, dans le sillage de Gengis Khan (XIIe) et Amir Timur (XIVe). D’autres, engagés sur les longues routes caravanières, y faisaient étape avant de filer vers le nord de la Caspienne ou vers la Perse. La plupart y atterrissaient contraints et forcés, capturés par les tribus turkmènes du désert du Karakoum ou par les nomades des steppes kazakhes, qui trouvaient dans le marché aux esclaves de Khiva – le plus important d’Asie Centrale – un formidable débouché économique.
Pendant des siècles, Khiva ne fut rien d’autre qu’un avant-poste isolé aux marges du désert. La ville dut attendre la mise hors jeu de Kounya-Ourguentch, la grande cité historique de la région, pour passer sous le feu des projecteurs et hériter du titre de capitale du khanat du Khorezm. S’en suivit une période de relative prospérité, entre les XVIe et XIXe siècles, qui s’achèva par une intervention musclée des Russes en 1873, exaspérés de voir leurs caravanes commerciales pillées et leurs troupes servir à alimenter le trafic régional d’êtres humains.


Depuis, les marchés aux esclaves sont passés de mode, Khiva s’est assagie et a même été adoubée par l’Unesco en 1990, avec pour conséquence d’attirer désormais à elle des flots de visiteurs, sans plus avoir besoin de recourir à la force pour y parvenir.







Itchan-Kala : une vieille ville envoûtante
Khiva se scinde en deux parties : d’un côté, Dichan-Kala, la ville extérieure, de l’autre Itchan-Kala, la vieille-ville intérieure, endormie à l’ombre d’épaisses murailles de briques. À l’abri des remparts crénelés, les ruelles piétonnes de la cité serpentent entre palais et médersas, mosquées, bazars et caravansérails. Murs d’adobe et de pisé monochromes se succèdent, débouchant ici sur un bandeau de mosaïques turquoise ou une porte de bois finement ciselée, là sur un minaret aux somptueuses céramiques ou une cour égayée par les couleurs vives des suzani (broderies), empilés sur les étals.
Certes Itchan-Kala est un « musée à ciel ouvert », retapé, embelli, impeccable. Mais comment résister et bouder son plaisir ? Le cadre est grandiose et l’ambiance, aussi touristique soit-elle, n’en reste pas moins envoûtante, en particulier quand la ville s’estompe dans les derniers rayons du soleil. Les découvertes ne manquent pas et nous glissons ci-dessous nos arrêts préférés.







Koukhna Ark
La forteresse était l’ancienne résidence des seigneurs (khans) de Khiva. Propulsé dans l’orbite bolchévique, le khanat fut remplacé par une République Populaire du Khorezm en 1920, avalée à son tour par la RSS d’Ouzbékistan en 1924. Valent notamment le coup d’œil la mosquée d’été, la salle du trône et la tour de guet – ou en l’occurrence, la vue depuis la tour de guet, époustouflante.


Mosquée Juma
La Mosquée du Vendredi (XVIIIe) impressionne de son côté par ses 212 piliers de bois sculptés, tous issus d’époques différentes, soutenant le plafond à la manière des vieilles mosquées arabes. Les colonnes les plus anciennes proviendraient de la mosquée d’origine, construite au Xe siècle.



Kalta Minor
Le « minaret court », stoppé net dans sa course aux sommets (au XIXe), n’a pas son pareil pour aider les visiteurs à se repérer dans les ruelles de la vieille ville. Son large drapé turquoise en met plein les mirettes…





Minaret Islam Khodja
Rien ne semble en revanche arrêter ce minaret-ci (à gauche sur la photo), qui outrepasse même ses fonctions en servant de point de vue aux touristes – mission dont il s’acquitte brillamment.

Mausolée de Pahlavon Mahmud
Le lieu, coiffé d’une immense coupole vert émeraude et tapissé de fabuleuses céramiques, abrite les tombes de plusieurs khans, ainsi que celle de Pahlavon Mahmud, poète soufi, philosophe et lutteur (XIIIe-XIVe), devenu le saint-patron de la ville.





Palais Tach-Khaouli/Tosh Hovli
Enfin, et s’il ne fallait garder qu’une visite à Itchan-Kala, ce serait celle-ci – notre coup de cœur. Le palais, bâti au XIXe siècle, devait surpasser en beauté la citadelle Koukhna Ark. Pari tenu : les trois cours intérieures (le harem, la salle d’audience et la cour de justice) sont probablement les plus merveilleuses de Khiva.








Dichan-Kala : la ville hors les murs
Pour retrouver la ville populaire, il faut s’aventurer à la périphérie, au pied des murailles nord et sud, dans les rues basses de Dichan Kala. Khiva s’est à ce point agrandie qu’elle flirte à présent avec les « sables noirs » du désert du Karakoum. Le regard plonge entre les enchevêtrements de câbles et de tuyaux, l’ocre des maisons, les topchan matelassés dissimulés à l’ombre des arbres, les vergers et les champs de coton ceinturant la ville. Au sud, le désert turkmène. Au nord, les steppes désolées du Karakalpakstan – les citadelles d’Elliq-Kala, les toiles avant-gardistes du Musée Savitsky. Ne reste qu’à trouver une voiture pour prendre le large…






Visiter Khiva : informations pratiques
Organiser sa visite
- Un billet combiné au coût assez prohibitif de 250 000 soums (edit 2025) permet de visiter bon nombre d’édifices de la vieille ville (Mosquée Juma, Palais Tosh Hovli…), plus une ribambelle de minuscules musées sans grand intérêt. Ne sont néanmoins pas compris dans le billet l’accès au mausolée Pahlavon Mahmoud (+25 000 soums), celui aux remparts (+20 000 soums), la montée au minaret Islam Khodja (+100 000 soums) et celle dans la tour de guet de la forteresse Koukhna Ark (+100 000 soums). S’il semble possible d’acheter des billets à l’unité pour les monuments hors pass, cette possibilité n’existe visiblement pas pour ceux inclus dans le billet combiné. Enfin, rien ne vous empêche de déambuler en ville sans ticket, mais vous devrez alors vous contenter d’admirer les lieux de l’extérieur. Le pass s’achète à la porte Ouest.
- Pour une vue imprenable sur la ville, hissez-vous au sommet du minaret Islam Khodja, perchez-vous dans la tour de guet de la citadelle Koukhna Ark (on y accède depuis la salle du trône) ou bien grimpez sur la portion de remparts accessible depuis la porte Nord. Quelle que soit l’option choisie, vous ne le regretterez pas. Le Terrassa Cafe offre visiblement lui aussi une belle vue sur la citadelle mais le restaurant était privatisé et inaccessible lors de notre passage.
- Une question récurrente concerne le temps à consacrer à chacune des trois cités oasis ouzbèkes. Plus petite et resserrée que ses anciennes rivales Boukhara et Samarcande, Khiva se visite grosso modo en une journée et demi. Si vous le pouvez, passez deux jours entiers sur place pour profiter pleinement de l’atmosphère de la ville, et consacrez une journée supplémentaire à l’exploration du Karakalpakstan (Elliq-Kala, Noukous).
- Artisanat : la fabrique de tissage « Silk Carpet Workshop » propose de très belles pièces brodées à la main (tapis, suzani…). Ailleurs en ville, vous trouverez pêle-mêle lutrins en bois, châles, chaussons en crochet, marionnettes en papier mâché, tentures, toques et manteaux en astrakan… Ne vous restera qu’à négocier !
- Argent : retirez suffisamment de dollars/soums avant de débarquer à Khiva car la ville ne comporte qu’un très petit nombre de distributeurs.


Où dormir/se restaurer à Khiva
- Une chambre : Islam Khodja est peut-être (sûrement !) une des guesthouses que nous avons préférées en Asie Centrale. La famille est adorable, le petit-déjeuner délicieux, les chambres et les salles de bain partagées sont impeccables (la vitesse avec laquelle la salle de bain est nettoyée après chaque passage a quelque chose d’irréel) et l’emplacement est idéal à deux pas… du minaret Islam Khodja.
- Une cantine : Itchan-Kala ayant été vidée de ses habitants, les restaurants installés dans l’enceinte de la vieille ville sont surtout destinés aux touristes, et pas les plus renversants du pays. Goûtez quand même les pâtes à l’aneth (shivit oshi) du Cafe Zarafshon et profitez des topchan du café Mirza Boshi pour fuir le soleil…



Transports
- Rejoindre Khiva depuis Tachkent : pour les vols depuis Tachkent, renseignez-vous sur le site de la compagnie nationale Uzbekistan Airways (qui, pas de panique, n’est pas classée sur la liste noire de l’Union européenne). Autre option, plus lente mais plus poétique et plus écolo : voyager en train de nuit. Les billets s’achètent en ligne sur le site des chemins de fer ouzbeks, jusqu’à 30 jours avant le départ. Trois types de compartiment sont disponibles : 1e classe (« luxe », 2 couchettes), 2e classe (« kupe », 4 couchettes) et « platzkart » (compartiment ouvert). Vous trouverez plus d’informations sur Seat61, le site de référence pour les voyages en train à travers le monde. Attention, le train Tachkent/Khiva ne circule pas tous les jours. Pour info, et depuis 2018, plus besoin de changer à Ourguentch pour rejoindre Khiva.
- Rejoindre Boukhara depuis Khiva : quelques trains directs circulent dans la semaine entre Boukhara et Khiva. Si vous ne parvenez pas à obtenir des billets, prenez un taxi collectif ou privé. Le trajet nous est revenu à 60 dollars à quatre, avec un transfert « porte à porte » organisé par notre hôte de Khiva. A moins de vous lancer dans le stop, il est peu probable que vous vous en tiriez à moins de 20 dollars par tête. Le trajet dure entre 5 heures 30 et 6 heures (450 km) sur une route plutôt bonne au départ et catastrophique (en 2019) à l’arrivée. Précision utile : les voitures ouzbèkes fonctionnent au gaz et la moitié du coffre est occupée par une énorme bonbonne. Si vous êtes chargés, il vous faudra garder une partie de vos bagages entre les jambes, ou payer une place de taxi supplémentaire pour caser vos affaires. Enfin, et à moins d’avoir un budget ultra serré, oubliez les liaisons en bus.
- Une dernière précision pour ne pas vous égarer en gare ou pour réserver vos billets en ligne, Khiva s’écrit Xiva en ouzbek et Хива en russe.
Khiva – mai 2019



10 Comments
Marianne
Bonjour merci pour cet article. Je vais à Khiva en septembre si je comprends bien le pass n’est pas obligatoire pour rentrer dans la vieille ville. Il est possible de payer à l’unité selon les monuments visités ?merci et bonne journée
Marianne
Bonjour nous allons en Ouzbékistan en septembre et je ne souhaite pas prendre le pass à Khiva. Avez vous conservé le prix des différents monuments visités ? Merci
Fanny
Bonjour,
Nous avions pris le pass pour visiter les principaux monuments de la ville – et une série de petits musées sans grand intérêt. S’il semble possible d’acheter des billets à l’unité pour les monuments ne figurant pas dans le pass (le minaret Islam Khodja, le mausolée de Pahlavan Mahmud, le point de vue/tour de guet de la citadelle), ce système ne paraît pas fonctionner pour les monuments inclus dans le pass (dont la mosquée Juma et le palais Tash Khauli qui sont à notre sens incontournables). Les coûts ont aussi augmenté depuis notre visite il y a 6 ans… Le billet global est aujourd’hui à 200k soms et les billets supplémentaires à 100k soms pour la tour et le minaret… Bon voyage !
FLORENCE
Je suis en Ouzbékistan actuellement et je tenais à vous remercier pour votre magnifique blog et vous dire que vous avez une très belle plume, c’est agréable de vous lire et très enrichissant, merci!
Fanny
Merci beaucoup pour les compliments ! Et bonne continuation de voyage !
Le chenadec claire
Bonjour,
Merci beaucoup pour toutes ces infos !
Pour info, le pass est maintenant à 250 000 soum…
Fanny
Merci pour l’information, on corrige ça !
philippe RAVAIL
Bonjour
j’ai lu vos articles avec delections tant est grande la qualite des photos et celle de l’ecriture
nous devons partir en mars 2026, et au delà ( ou à cause ) de la beauté des monuments , quel regard portez vous finalement sur votre periple
( sachant que nous nous ferons surement que les 4 villes )
et merci encore
philippe
Fanny
Bonjour Philippe,
C’est vraiment gentil !
Nous avons beaucoup aimé notre voyage en Ouzbékistan. Bien sûr, le fait d’avoir pu explorer d’autres coins du pays (Nuratau, la région de Ferghana), moins visités, était un vrai plus. Mais même si elles sont très refaites, les grandes villes caravanières ouzbèkes nous ont émerveillés, et il est toujours possible de sortir des grands axes et d’échanger avec les Ouzbeks – nous avions fait plein de rencontres.
Il faudrait que l’on écrive un article récapitulatif sur l’Ouzbékistan !
philippe RAVAIL
merci beaucoup Fanny pour votre réponse , cela confirme notre envie d’y aller .
on ira fin fevrier peut etre finalement , braver le froid pour eviter la haute saison touristique
on verra , merci encore pour votre blog tres inspirant
philippe