Ouzbékistan

Nourata sous les eaux

Débarrassée des sables rouges, c’est au tour de la steppe d’avaler le paysage, contournant les gigantesques oasis de Boukhara et de Samarcande baignées par le Zeravchan, cavalant plein nord vers la frontière kazakhe, enserrant au passage l’immensité salée du lac Aydar.

Heureusement, il suffit de quelques heures pour catapulter la monotonie du désert sur les flancs rocheux d’un massif surgi d’on ne sait où. La forme trapue des montagnes se dessine dans le lointain, suivie, à l’approche des vallées, par la rondeur des collines, la terre pelée jaunie, les tâches éparses des arbres fruitiers et le rouge vif des coquelicots.

Coquelicots monts Nourata
Monts Nourata villages abandonnés

Pour quatre jours on laisse derrière nous la chaleur harassante des plaines ouzbèkes et les foules de la « route royale ». Direction les monts Nourata/Nuratau (pour le reste de l’article on dira Nourata) et le petit village de Sentob en compagnie de Sherali, « Sher », ancien banquier à Tachkent revenu s’installer à Forish, à mi-chemin entre Nourata et Jizzakh – au milieu de nulle part à l’échelle du pays.

Depuis quelques années la région de Nourata voit se développer un mouvement timide d’écotourisme, jusqu’alors inédit en Ouzbékistan. À Sentob/Sentyab, Hayat, Ukhum, Upper Ukhum, Asraf et Eski Forish, dans les replis des montagnes, les maisons ont été transformées en maisons d’hôtes par les villageois afin de diversifier les sources de revenus (limitées pour l’essentiel à l’agriculture, l’élevage et la sériciculture), fournir du travail aux jeunes et protéger l’écosystème des vallées.

Monts Nourata
Monts Nourata
Famille tadjike
Monts Nourata villages abandonnés

Ici aussi les Soviétiques ont frappé fort, obligeant les habitants des montagnes à rejoindre comme tout le monde les immenses champs de coton de la plaine. Peu à peu les hauteurs ont été désertées et les villages laissés à l’abandon.

La région de Nourata est pourtant habitée depuis deux millénaires « au bas mot ». C’est d’ailleurs ce que racontent les pétroglyphes, laissés un peu partout au détour des parois rocheuses. C’est aussi ce que chante la langue tadjike, qu’ici tout le monde ou presque a sur le bout des lèvres. Le rapport ? Aussi épique que peuvent l’être les grands récits d’Asie Centrale : les habitants des vallées de l’ancienne Sogdiane1 La Sogdiane antique recouvrait l’actuel Ouzbékistan (régions de Boukhara et de Samarcande) et une grande partie de ce qui est aujourd’hui le Tadjikistan (dont les vallées du Zeravshan et de l’Istaravshan, dont sont « originaires » les populations de Nourata). qui au IVe siècle avant J.-C. fuyaient l’armée d’Alexandre le Grand, trouvèrent refuge dans ce long corridor rocheux au beau milieu du désert. Les monts Nourata sont depuis restés un itinéraire bis à l’écart du tumulte des grandes étapes caravanières. Et dans le patois parlé par les habitants tadjikophones des montagnes résonnent encore d’anciens éléments de langue sogdienne, pratiquement oubliés partout ailleurs (le tadjik dérive du sogdien, qui appartient au groupe des langues persanes contrairement aux autres langues d’Asie Centrale, apparentées au turc).

Monts Nourata villages abandonnés
Femmes à dos d'ânes
Maison en pierre Nourata
Monts Nourata villages abandonnés

– Orage sur la vallée de Kadvan –

Notre premier objectif de balade consiste à débusquer les graffitis médiévaux cachés en surplomb de la vallée de Kadvan. Un coup d’œil vers le ciel laisse penser qu’il collaborera : pile, grand ciel bleu ; face, gris moutonneux. Le moral est au beau fixe. Les mains sur le départ saluent les grands-pères assis au soleil, peaux tannées et calottes brodées posées sur la tête, les enfants en pagaille en vacances pour trois mois, les femmes aux étoffes colorées. Le chemin coupe à travers bois, slalome entre les canaux d’irrigation construits par les premiers habitants « tadjiks », sautille de pierre en pierre, de pont en pont pour passer les rivières. La vallée croule sous les vergers – noyers, pistachiers, muriers aux troncs noueux. Des chèvres courent le long de la route. Des vaches en suivant, menées à la baguette par des gamins montés à dos d’âne.

Garçons à dos d'ânes
Fleurs violettes
Rivière monts Nuratau
Monts Nuratau
Monts Nuratau

Il faut un peu plus de 2 heures pour atteindre les calligraffitis arabes, rappel d’une époque où la langue empruntait d’autres supports que les graphies cyrillique et latine. À peu près au même moment, le ciel décide unilatéralement de rompre toute collaboration et de gris vire à l’encre. « Ce n’est pas prudent », tranche un homme installé à proximité, « venez vous mettre à l’abri, il va pleuvoir ». On n’a pas fait deux cent mètres que les nuages crèvent au-dessus de nos têtes. L’averse dure une vingtaine de minutes, martelant la terre avec fracas. Sher finit par se secouer, nous secouer, jette un regard vers le ciel et un autre en direction de la rivière toute proche. « Faudrait traverser ». On patauge comme un peu plus tôt à l’aller, eau à mi-mollet et chaussures à la main.

Fleurs et pétroglyphes

Et puis d’un coup tout dérape et notre virée prend des airs de scénario catastrophe. Un grondement sourd résonne dans le lointain, une rumeur diffuse, imprécise, qui sature l’air en quelques secondes. Impossible d’en fixer l’image : le son est là, un vacarme assourdissant, mais la vue qui l’accompagne n’a aucun sens. Une vague de boue dévale la pente en rugissant, avalant tout sur son passage, les arbres et les pierres, les digues et les ponts. Le résultat est un sauve-qui-peut incohérent, pieds nus ou à moitiés chaussés lancés à pleine vitesse pour atteindre la berge et se hisser sur la paroi rocheuse voisine. Tout se joue en une poignée secondes, une fraction de temps infinitésimale qui parait des minutes. Tout est balayé.

Après la crue Nourata
Quelques heures plus tard…

La pluie reprend de plus belle. Pour éviter de se retrouver pris en étau entre le torrent fou et la falaise, Sher nous fait grimper sur le plateau. On échappe alors à la crue mais pas à la tempête qui se déchaîne pendant une heure, abrités du tonnerre sous un petit arbre frêle.

Notre sauveur prend les traits d’un petit homme sec qui, émergeant de la forêt en contrebas, nous fait signe de descendre. Sorti pour constater les dégâts (il n’a pas vu une crue aussi violente depuis 30 ans), il nous a aperçus au loin juchés sur les pentes. Son foyer a des airs de paradis. On se serre à huit dans la pièce commune tapissée de matelas-kourpatchas colorés. Les habits trempés sont mis à sécher sur le poêle en terre crue et tandis que les chaussettes commencent à crépiter, la femme de notre hôte apparaît un grand plateau à la main. Elle dépose sur le sol cinq bols de thé brûlant, d’épaisses galettes de pain, de la crème et des assiettes de sucreries – le plus beau réconfort qui soit. La famille qui nous a recueillie est tadjike, montée dans les hauteurs pour passer l’été.

Au sec après la crue
Père et fille tadjiks
Portrait de groupe

Quand on retrouve la route en milieu d’après-midi, le soleil a repris ses quartiers. Dans la vallée l’eau a baissé, laissant derrière elle une série de ponts éventrés (un seul a tenu sur la demie-douzaine que compte la région de Sentob). L’inquiétude laisse place à un sentiment d’hébétude, qui s’amplifie au fur et à mesure qu’on redescend : « Mais qu’est-ce que vous fabriquiez ?! », s’emportent toutes les personnes croisées sur le chemin. « On était mort d’inquiétude ! ».

Monts Nourata
Monts Nuratau
Monts Nourata
Monts Nourata

Sher nous offre notre premier cours d’ouzbek : « Men sel ni yoqtirmayman », « Je n’aime pas les inondations ». Une phrase tout en nuances pour ne pas dire qu’à deux minutes près on y passait. Il faudra pas moins de deux bouteilles de vodka pour faire retomber la pression, à l’ouzbèke, avec toast, verre vidé et aussitôt re-rempli. Oldik (santé) !

– Changement de cap : Uhum –

Nos perspectives de rando étant littéralement tombées à l’eau, on se rabat sur la vallée d’Uhum pour les deux derniers jours. Le programme est le même mais sans orage et sans rivière en crue : pétroglyphes, plov, oldik, marche dans les collines, dimlama, soirée à l’ombre des arbres, plov, oldik.

Village monts Nourata
Village monts Nourata
Pétroglyphes
Argalis
La réserve des monts Nourata est la seule au monde à abriter encore quelques moutons sauvages « severtsov », une sous-espèce de l’argali, une espèce de mouflon endémique d’Asie Centrale, du Tibet et de Mongolie. Vous les repérez ?
Village monts Nuratau

Visiter la région de Nourata : conseils pratiques

La région des monts Nourata est située à équidistance entre le lac Aydar et le delta du Zeravchan, entre Boukhara et Samarcande. Les deux villes « portes d’entrée » sont Nourata à l’ouest, et Jizzakh à l’est. Pas sûr que Jizzakh ou Forish, un peu plus loin, aient un réel intérêt touristique, en revanche Nourata conserve quelques vestiges du temps d’Alexandre le Grand, dont une ancienne forteresse en adobe de 300 avant J.-C.

Écotourisme dans les monts Nourata/Nuratau

Le programme de homestay dans la région a été initié par Sherzod Norbekov, fondateur de la petite agence d’écotourisme Nuratau Travel (anciennement Responsible Travel) et promoteur du tourisme communautaire en Ouzbékistan. Nous avons fait appel à lui pour organiser un tour de quatre jours aux alentours de Sentob, qui nous a beaucoup plu malgré les péripéties du deuxième jour. Le tour nous est revenu à 150 dollars par personne, soit à peine plus cher que ce que nous aurions payé en gérant la virée en indépendant. Partir avec un guide avait plusieurs avantages, dont celui d’éviter le casse-tête lié aux transports, la possibilité de communiquer avec les villageois et d’identifier les chemins de randonnée – à peine marqués en dehors de Sentob. Pour ne rien gâcher nous avons vraiment accroché avec notre guide, Sher, avec qui on a continué d’échanger pendant un bon moment. On vous donne son numéro si vous souhaitez le contacter directement.

Depuis notre passage en 2019, la région des monts Nourata a progressivement émergé sur les cartes touristiques et d’autres acteurs sont apparus. De nouvelles maisons d’hôtes ont vu le jour, dont les propriétaires proposent à leur tour des séjours tout compris, la location d’équipement pour dormir près du lac Aydar, ou les services de guides et de muletiers pour partir en randonnée. A vous de voir ce qui est le plus pratique niveau organisation et tarifs, mais nous ne saurions que trop saluer le travail engagé par Sherzod ces dix dernières années afin de préserver et de redynamiser les villages de Nourata.

Enfin, si vous hésitez sur le coin à privilégier, sachez que le village de Sentob est le plus « connu » des villages des monts Nourata et qu’il s’est vu décerner le titre de « meilleur village touristique » lors du sommet de l’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT) à l’automne 2023. Deux randonnées sont possibles dans les environs : celle de la vallée de Kadvan et celle du plateau et du lac Fazilman. Le coin est très beau mais découvrir d’autres villages comme Uhum et Hayat n’est finalement pas plus mal. A refaire, nous opterions pour le tour de 4 jours à pied entre Hayat, Uhum, Asraf et Eski Forish.

Logement chez l’habitant

Même si vous ne prenez pas de guide et organisez votre séjour dans les monts Nourata par vos propres moyens, vous pouvez utiliser le site internet de Nuratau Travel pour réserver directement vos hébergements en ligne. Plus d’une dizaine de familles accueillent les voyageurs dans la région. A Sentob nous avons dormi chez Mutabar. La grande bâtisse avait peu de charme et le confort était basique, en revanche nous avons adoré buller dans le jardin et surtout échanger avec notre famille d’accueil, adorable. Le logement d’Uhum (Ulugbek’s guesthouse) était tout aussi récent (la maison venait d’être construite) mais finalement beaucoup plus agréable et nous aurions bien prolongé notre séjour de quelques nuits.

Transports

Si vous choisissez de rejoindre Sentob (ou n’importe quel autre village) par vos propres moyens, prenez un taxi partagé pour Jizzakh (en venant de Samarcande) ou pour Nourata (en venant de Boukhara), puis un deuxième jusqu’à Bog’don/Forish (aussi appelé Yangiqishloq). Mettez-vous bien d’accord sur le prix avant de prendre la route. À Bog’don passez voir Sherzod à l’agence : il vous aidera à trouver un logement (si vous ne l’avez pas déjà fait en ligne) et à négocier un taxi pour rejoindre les montagnes. Ses bureaux se trouvent au 34 rue Amir Temur (ici).

Monts Nuratau – juin 2019

3 Comments

  • Anna Kranenburg

    Bonjour,
    Je viens de tomber sur votre blog qui est super intéressant. Avec mon copain on souhaite également faire de la marche dans les montagnes de Nourata mais sans débourser des milles et des cents en passant par des agences à Samarkand.. si vous avez toujours le contact de votre guide : Sher ce serait avec plaisir !!
    Merci d’avance,
    Bonne journée,
    Anna et Robin

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