Kirghizstan

D’Inylchek à Inylchek

Le plan : quitter Karakol pour la vallée de Sary Jaz, longer la rivière Tyuz, saluer les géants couronnant les Tian Shan (Khan Tengri à 7 010 m, Jengish Chokusu/Pobeda à 7 439 m), tâter la moraine du glacier Inylchek et sauter d’une vallée à l’autre pour rejoindre Kaindy. L’équivalent, en version chiffrée et cartographiée, de deux passages de cols, trois vallées, une traversée de rivière et une de glacier, cinq jours de marche et une grosse centaine de kilomètres à avaler.

Le programme balancé par Fabien comporte une mention annexe, que l’on survole rapidement avant de signer : « reco ». Reconnaissance. Une donnée interprétée de loin comme une exploration pas trop formalisée, un peu borderline et hors des sentiers battus entre copains – le genre de plans qui implique en fait comme une multiplication par dix du champ des possibles…

J1 | De Karakol à Eshkeli Tash

Fin prêts pour notre virée dans les marges kirghizes, on laisse Karakol derrière nous et on met les voiles vers notre point de départ en UAZ-452, plus connu dans l’ancien monde URSS-ien sous le nom affectueux de « bukhanka » (« petit pain »), modèle de design et de robustesse soviétique arpentant infatigablement les routes de l’ancien bloc de l’Est depuis plus d’un demi-siècle. L’engin est tellement résistant que lorsque le chauffeur dérape sur une piste de montagne défoncée, heurtant au passage une pierre échouée sur la chaussée, le véhicule tangue violemment, se couche à moitié sur le flanc gauche et se rétablit l’air de rien.

Tout va pour le mieux. L’été pointe le bout de son nez, les yourtes se multiplient dans les jailoo, les pâturages estivaux, et avec elles la possibilité de s’attabler autour de grands bols de lait de jument fermenté (l’incontournable kumys). Le premier arrêt sur la route reliant Karakol à Eshkeli Tash permet de faire le plein de lait tout juste baratté, de pain et de kaymak (crème).

Achat de kumys dans une yourte Kirghizstan
Vieille femme Kirghizstan
Groupe devant les yourtes Kirghizstan

L’arrêt suivant ressemble davantage à un freinage d’urgence quand, depuis la vitre arrière de la bukhanka, quelqu’un repère un groupe de chameaux à l’entrée d’un défilé rocheux. Les portes s’ouvrent pour laisser place à une course poursuite sans queue ni tête en direction du troupeau de camélidés qui s’enfuit dans le lointain, sous le regard éberlué du cavalier qui faisait paisiblement paître ses moutons.

Chameaux Sary Jaz
Steppe Eshkeli Tash Kirghizstan
Eshkeli Tash Kirghizstan rivière et troupeau
Eshkeli Tash Kirghizstan ancien sovkhoze

Arrivés à Eshkeli Tash, la yourte auprès de laquelle le campement aurait dû être installé est introuvable ; la saison n’est pas encore assez avancée.

Dans la nuit l’orage éclate, gorgeant la terre d’eau et inondant le coin cuisine improvisé sous la tente mess.

J2 | Eshkeli Tash – Rivière Tyuz

Au matin, le ciel est clair et Jaydar baïke (« grand frère ») arrive avec les chevaux. Le matériel éparpillé est arrimé sur le dos des bêtes : tentes humides, matériel de cuisine, provisions pour la semaine. L’équipe est au complet.

Toute la journée nous progressons le long de la rivière Tyuz avec en toile de fond les sommets enneigés de la chaîne de Sary Jaz. Le terrain par endroit se soulève, enfle jusqu’à se ramasser en un monticule herbeux battu par les vents. L’esprit vagabonde. Anciens kourganes scythes millénaires ? Tombes de berger centenaires ?

Notre route croise de temps à autre celle de troupeaux de yaks impassibles, aussi indifférents à notre présence que le sont les cavaliers solitaires qui, du haut de leur monture, nous surplombent sans mot dire.

Rivière Tuz Kirghizstan
Rivière Tuz Kirghizstan région de Sary Jaz
Steppe et montagnes Sary Jaz Kirghizstan

La pluie fait son retour au moment de dresser le camp. Les piquets sont plantés en vitesse, les sacs de couchage jetés en boule sous la toile. Dans la tente mess, Nurbek se met aux fourneaux. Après le plov de la veille, l’humeur du soir est au ragoût-dimlama.

J3 | Retour à la case Eshkeli Tash départ

Quand nous attaquons la montée vers le col de Tyuz le lendemain (4 001 m), la matinée est déjà avancée. La neige qui nous cerne jusqu’aux cuisses empêche les chevaux d’avancer. Il faut trancher : répartir tout le matériel dans les sacs à dos, passer le col à pied tant bien que mal et retrouver Jaydar et les chevaux le lendemain de l’autre côté. Ou bien faire demi-tour tous ensemble et rejoindre la vallée d’Inylchek en camion, pour reprendre le trek sur l’autre versant. La deuxième option l’emporte ; on rebrousse chemin.

Vers le col de Tuz Kirghizstan
Trek dans la région de Sary Jaz Kirghizstan

J4 | Inylchek/Enilchek

Dans le camion de Jaydar, on tient en théorie à deux dans la cabine, et trois chevaux dans la benne. Les trois canassons casés, reste à entasser huit personnes. La solution trouvée est bancale : Jeff et Alexandre voyageront calés sur la roue de secours entre la remorque et la cabine ; Camille et Fanny avec Jaydar à l’intérieur du poste de pilotage, l’une assise sur le siège, l’autre en tailleur sur le moteur ; Fabien, Nurbek et Antonin tiendront compagnie aux chevaux dans la benne, en évitant ruades et coups de sabot.

Le convoi s’élance plein d’entrain et tressaille presque aussitôt. Quelques kilomètres à peine après le coup d’envoi, un étrange toussotement mécanique se fait entendre. Un raclement de gorge pour commencer. Puis une quinte de toux, qui s’intensifie. Arrêt. Démontage. Nouveau départ. Nouvelle quinte. Arrêt. L’engin n’accélère plus, la pompe à fioul est en phase terminale.

Route et montagne dans la région d'Inylchek Kirghizstan
Camion Kirghizstan
Attente en bord de route, montagnes dans le lointain Kirghizstan
Montagne Inylchek Kirghizstan
Rivière et route Inylchek Kirghizstan
Montagne Kirghizstan

Jaydar réussit in extremis à rallier Inylchek-ville avant l’arrêt complet. Notre point d’arrivée théorique est encore à une cinquantaine de km à l’ouest.

Dans les années 1980, Inylchek (ou Enilchek) comptait plus de 5 000 habitants, des baraquements pour les mineurs, des maisons, une école, un hôpital, des bains et une mine (étain, tungstène, molybdène) qui attirait les jeunes travailleurs venus des quatre coins du pays. La chute de l’Union soviétique mit un terme à l’activité minière et la ville, du jour au lendemain, périclita. Aujourd’hui, Inylchek ne compte plus qu’une trentaine de familles, bergers et militaires, perdus au milieu d’un décor fantomatique qui n’attire plus les convoitises que de rares passionnés d’urbex.

Ville d'Inylchek Kirghizstan
Maison et camion Enilchek Kirghizstan
Fillette sur un vélo Inylchek Kirghizstan
Bâtiments en ruine Enilchek
Peinture de tigre et fillette Inylchek Kirghizstan
Ville d'Inylchek Kirghizstan
Fillette sur un vélo Inylchek Kirghizstan
Terrain de jeu à l'abandon Inylchek Kirghizstan
Vue sur les maisons d'Enilchek depuis un bâtiment en ruine Kirghizstan
Portrait d'enfant Enilchek Kirghizstan
Montagne et ville d'Enilchek Kirghizstan

Tandis que nous nous engouffrons avec une poignée d’enfants dans les étages des immeubles jonchés de bris de verre, Jaydar baïke tente de faire redémarrer son camion. Pour le plan B, c’est raté : à l’allure où vont les choses, plus la peine d’espérer terminer le trek dans les temps.

Il y a, par chance, toujours un plan C – à ce jeu-là l’Asie Centrale dispose d’une ressource quasi-illimitée. Le sauvetage prend la forme d’une Lada Niva pleine à craquer (quatre sur la banquette arrière, trois à l’avant), lancée à pleine vitesse sur les routes poussiéreuses en direction de la vallée de Kaindy, un pâté de montagnes plus loin.

Falaises vallée de Kaindy Kirghizstan
Paysage de montagne et lada niva sur un pont région d'Inylchek Kirghizstan
Montagnes vallée de Kaindy Kirghizstan

J5 et J6 | Au pays de Kaindy

Jaydar en parle comme de sa « maison d’hiver », avec de faux airs de propriétaire terrien. C’est là, dans cette petite cabane qu’on a rejoint la veille, qu’il passe une partie de l’année, seul avec ses chevaux. Sa femme et ses enfants sont installés loin par-delà les montagnes, à proximité de Karakol. Quand il les retrouvera, quelques semaines plus tard, Jaydar organisera une toï pour célébrer la circoncision de son fils. Il y aura de la viande pour l’occasion, plusieurs moutons, la fête sera belle : que l’on reste jusqu’à la fin août et on verra à quel point les Kirghizes ont le sens de la fête.

Pour le moment, on se sert à huit dans la petite maison aux murs couleur de terre cuite. La vue depuis la colline qui surplombe le banya (la « salle de bain ») est ébouriffante. Tout est disproportionné. Les falaises ocres et verticales qui bordent la rivière, les milles plis des vallées, la forme trapue des montagnes qui se détachent à l’arrière-plan et la ribambelle de glaciers suspendus.

Rivière et montagnes vallée de Kaindy Kirghizstan
Ferme, falaises et rivière vallée de Kaindy Kirghizstan
Cabane au pied des montagnes vallée de Kaindy Kirghizstan

Deux posters sont punaisés au-dessus de la table à manger : un ensemble de règles coraniques et une panthère des neiges à la gueule grande ouverte. Quand on demande à Jaydar s’il a déjà aperçu l’animal, il se moque gentiment. Le léopard, il le croise souvent. Si on revient l’année prochaine, il nous montrera. En attendant, lui ce qui l’intéresse c’est surtout de traquer les loups. Un de ses chevaux s’est fait boulotter quelques semaines plus tôt alors par représailles, Jaydar s’est lancé à la poursuite de l’animal – « une bête énorme ». De la remise qui jouxte la maison il exhume une tête, brandie comme un trophée. Œil pour œil, croc pour croc.

Entrée dans le parc, panneau avec tête de mouflon vallée de Kaindy Kirghizstan
Chevaux sauvages et montagnes vallée de Kaindy Kirghizstan

Pour arroser le repas, Jaydar débouche systématiquement une bouteille de vodka et balaie de la main la longue liste de préceptes suspendue au-dessus des têtes : pas d’incompatibilité entre alcool et islam, le message est trop large et trop important pour pinailler sur les détails. En revanche, hors de question de prendre les toasts à la légère. Chacun à tour de rôle doit porter le sien, avant de descendre son verre cul sec. Toast à Jaydar baïke, à l’hospitalité kirghize, aux montagnes, au voyage, à la route, aux léopards des neiges, aux cabanes perdues au milieu de nulle part et aux chevaux. Pas sûr que ce soit dans les règles de l’art mais le cœur y est.

Chevaux au pied de grandes pentes herbeuses vallée de Kaindy Kirghizstan
Rivière et montagnes vallée de Kaindy Kirghizstan
Vallée de Kaindy Kirghizstan
Cabane au pied des montagnes vallée de Kaindy Kirghizstan
Vallée encaissée et glacier région d'Inlychek Kirghizstan

Pendant deux jours on sillonne la vallée à pied, accompagnés parfois par un groupe de chevaux en liberté. Notre hôte improvisé est tout à son affaire, perché sur sa monture. Sa terre est un terrain de jeu étourdissant, un coin tellement grandiose qu’il éblouit même Fabien, pourtant installé au Kirghizstan depuis plusieurs années. La palette de couleurs est éclatante ; le relief et les formations géologiques improbables. Nous plaçons Kaindy exæquo avec Kel Suu dans le top 5 des paysages les plus dingues qu’on ait pu voir en Asie.

Montagnes vallée de Kaindy Kirghizstan
Rivière en fond de vallée Kirghizstan
Trek dans la vallée de Kaindy Kirghizstan
Chevaux et nuage vallée de Kaindy Kirghizstan
Montagnes vallée de Kaindy Kirghizstan
Montagnes vallée de Kaindy Kirghizstan
Montagnes vallée de Kaindy Kirghizstan
Glacier et vallées plissées Kaindy Kirghizstan
Hommes et cheval devant un massif enneigé Kaindy Kirghizstan
Cabane au fond d'une gorge vallée de Kaindy Kirghizstan
Bâtiment agricole vallée de Kaindy Kirghizstan
Pont sur la rivière vallée de Kaindy Kirghizstan
Trek dans la vallée de Kaindy Kirghizstan

J7 | Retour à Karakol

Vient finalement l’heure de rentrer sur Karakol. Au bout de la vallée, de l’autre côté du pont en bois qui ramène vers la rivière Sary Jaz, la bukhanka attend sagement. On salue Jaydar, on fait un arrêt rapide dans les sources d’eau chaude à proximité et puis on s’en retourne vers la ville, le cœur léger.

Jaydar et Nurbek
Portrait de groupe région d'Inylchek Kirghizstan

Enfin… la bukhanka a beau être un modèle inégalé de robustesse soviétique, le choc un peu trop frontal encaissé quelques jours plus tôt l’a salement amochée et quand on arrive au niveau du poste de garde (un visa est nécessaire pour circuler dans la région en raison de la proximité avec la Chine), l’increvable bukhanka tombe en rade.

Rebelote. Il y avait eu la neige et le camion agonisant, les immeubles fantomatiques et les rues poussiéreuses livrées aux gamins en liberté. Il y a ce coup-ci un camp militaire blême, deux yourtes élimées et une barrière laissée au bon vouloir d’un commandant minable, par quelque (mal)heureux hasard frère de notre chauffeur de bukhanka.

Le type est une ordure, symptomatique des dérives qui affectent toute une partie du système politique, militaire et administratif kirghize, corrompu jusqu’à l’os. Qu’un groupe se présente sans visa mais les bras chargés de bouteilles – et les mains de billets – et la barrière s’ouvre sans difficulté. Nous, de notre côté, avec nos mains vides et pour une raison qu’on n’identifie pas clairement, nous emmerdons le commandant. Tant pis si le vent se lève et si le froid se fait plus mordant, à ce compte-là, il n’y plus d’hospitalité kirghize qui tienne : nous passons des heures dehors à subir les sautes d’humeur et les accès de colère du bonhomme, sans que notre affaire de réparation de bukhanka n’avance d’un iota.

Chevaux dans la vallée de Kaindy Kirghizstan

Dépités, on tend le pouce sans trop y croire et on parvient à prendre la tangente en fin de journée, grâce à une entreprise de stop inespérée. Après le démontage de la roue avant-droite de la bukhanka, la mise hors service de la pompe à fioul du camion de Jaydar, la « tetris-isation » de la Lada Niva, le quatrième trajet est finalement le bon. On abandonne Nurbek et Antonin à l’arrière et on prend la fuite à cinq dans un 4*4 flambant neuf. Sary-jaz, paka !

Conseils pratiques pour explorer Sary Jaz / Inylchek

Nomad’s Land s’étant occupé de toutes les formalités, on a peu d’informations précises à vous apporter si vous souhaitez randonner par vous-même dans la région. Sachez que les agences basées à Karakol pourront sans souci vous obtenir un permis – et un chauffeur – si vous décidez d’explorer le coin. Ces mêmes agences proposent également des tours organisés en direction de la ville fantôme d’Enilchek/Inylchek (voire, de la vallée de Kaindy), ainsi que des expéditions de plusieurs jours sur le glacier du même nom. Renseignez-vous auprès de Destination Karakol.

Inylchek – juin 2019

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