Japon

Kyoto, itinéraire balisé

De Kyoto, il ne reste plus grand chose de tangible. Des photos, principalement. Et puis l’imperceptible, les sons, les sensations, les fastes du mois d’août.

Il fait cet été là à Kyoto une chaleur folle et le crépitement des cigales semble ne jamais devoir s’interrompre. La seule fraîcheur provient des magasins quand, à travers les portes coulissantes, s’échappe un instant un courant d’air glacé. De la chaleur caniculaire du plein mois d’août à l’air conditionné infernal de tous les bâtiments nippons, le corps est un yoyo instantanément propulsé d’un extrême à l’autre.

– Kyoto capitale impériale –

Kyoto est la cité impériale par excellence, la capitale « mythique » du Japon. La cour prend ses quartiers à Heian-kyô, la « capitale de la paix et de la sérénité », en 794. Au sein de cette capitale construite sur le modèle de Chang’an en Chine (aujourd’hui Xi’an ), les empereurs règnent mais ne gouvernent pas. Voire ni ne règnent, ni ne gouvernent.

  • Jusqu’au XIIe, durant la période dite de « Heian » (avec Heian pour capitale donc), tous les leviers du pouvoir sont aux mains du clan des Fujiwara, famille aristocratique extrêmement puissante, exerçant sur la cité une influence culturelle considérable.
  • Au cours des deux siècles suivants, le pouvoir se transforme, se militarise, et s’implante à Kamakura. C’est le premier bakufu (ou « gouvernement sous la tente ») : l’exercice du pouvoir appartient au shogun, le « général », qui règne sur un ensemble de daimyo, de grands seigneurs provinciaux. Puis, à l’issue d’une interminable suite de crises fratricides, le pouvoir revient à Kyoto au XIVe. Il change toutefois de clan. Les maîtres des lieux sont désormais les shoguns Ashikaga : c’est le début du deuxième bakufu. Le règne du shogun Ashikaga Yoshimitsu marque le commencement d’un âge d’or, comparable à la Renaissance italienne.
Rakuchu rakugai zu – Vues de la capitale
  • Après 1603 et l’instauration du troisième bakufu, conduit par le clan des Tokugawa, le quartier général est transféré à Edo (Tokyo). La cour impériale, demeurée à Kyoto et savamment maintenue hors des affaires politiques, revêt encore une fois une fonction symbolique. Le luxe dans lequel elle baigne constitue toutefois un terreau fertile pour le développement des arts. 1868 signe la fin de la période féodale japonaise (shogunat) et la restauration du pouvoir impérial. Pourtant cette fois, pas question pour l’empereur de rester à Kyoto – le souverain veut voir du pays. La cour fait donc ses cartons et déménage pour Tokyo. Rideau.

Kyoto aura presque toujours été vue, et se sera toujours perçue, comme l’épicentre de la culture, de l’élégance et de la civilisation japonaise, par opposition au reste d’un pays « grossier », livré à la « barbarie ».

L’ancienne capitale impériale ayant eu la chance d’échapper aux bombardements de la Seconde Guerre Mondiale, elle conserve aujourd’hui encore un patrimoine architectural époustouflant.

– Kiyomizu-dera –

Comme pour la majorité des visiteurs, la première rencontre avec Kyoto se fait au Kiyomizu-dera, à l’est de la ville. L’affluence à l’entrée fait redouter le pire mais la foule se disperse progressivement et, sur les immenses terrasses sur pilotis du temple, plus rien ne filtre que le vent et les rires des visiteurs en contrebas. La température de fin d’après-midi s’adoucit elle aussi ; à 17 h passées, la ville bascule dans une langueur toute estivale.

Les lumières s’allument sur le théâtre de kabuki de Kyoto.

Puis sur Gion, à la nuit tombée. Une jeune maiko file sans chercher à s’arrêter ou à se prêter aux jeux des touristes, japonais comme occidentaux, qui appareils en main traquent avec insistance les fantasmatiques geishas.

– Ryôan-ji –

Petit matin kyotoïte. Des étudiants en uniforme partent ronfler sur les bancs de l’école. Plus loin, les rues sont encore désertes. Aux abords du temple Ryôan-ji, le lac-miroir kyôyôchi pourrait être le lointain cousin nippon d’un Giverny normand.

Mais la véritable star des lieux, drainant chaque jour des centaines de visiteurs, est un jardin sec. Le kare sansui, considéré comme la quintessence des compositions minérales japonaises (XVe/XVIe), est un pur produit de la philosophie zen. Point de parterre fleuri, de bosquet ou de buis savamment travaillés, « jardin » s’entend ici comme une immense mer de gravier blanc, de laquelle jaillissent quinze rochers. Le paysage ainsi créé n’a cessé de se prêter aux interprétations les plus diverses renvoyant tour à tour à un océan et des montagnes, un ciel infini noyé sous une pluie d’étoiles ou une série d’empreintes laissées par une famille de tigres – selon le taux de saké présent dans le sang des commentateurs.

Aucune lecture figée pour autant : il n’est pas tant question de compréhension que d’introspection. Ce type de composition pourrait avoir quelque chose de terriblement austère – des graviers et des rochers, un éloge du vide… Pourtant au Japon comme en Chine, le vide justement n’est jamais vide. Il suggère, il guide l’œil et oblige le spectateur à participer à ce qui se joue sous ses yeux. La discontinuité pour favoriser l’écoute intérieure. Tout un programme.

– Le Pavillon d’or –

Quand on quitte le Ryoan-ji, le quartier s’est enfin éveillé et les cars de touristes ont repris du service. À mesure que l’on se rapproche du Kinkaku-ji, le Pavillon d’or, les visiteurs se font de plus en plus nombreux jusqu’à former une foule compacte le long des barrières. En 2010, le monde n’a pas encore sombré du côté obscur de la perche à selfie mais il faut quand même jouer des coudes pour se faire une place au bord de l’étang et sortir LA photo. Celle qui a déjà été prise des milliards de fois. La même que celle que shooteront les centaines de types agglutinés derrière. La vue qui illustre la quasi-totalité des reportages consacrés au Japon et permet de donner corps à l’inusable battle Tokyo-modernité versus Kyoto-tradition.

Le Pavillon d’or, chef-d’œuvre d’Ashikaga Yoshimitsu (XIVe), shogun de son état, connut une carrière assez rock-and-roll. Un temps résidence bling-bling, puis temple bouddhiste, il se consuma à intervalles réguliers, fut amoché par les guerres, passa sur le billard pour un peu de chirurgie esthétique (XVe) avant de partir en fumée un soir de juillet 1950, objet de la démence d’un moine suicidaire. Ce pavillon-ci est une copie, rebâtie à l’identique en 1955 et régulièrement recouverte de feuilles d’or.

Le tableau, effectivement, a une classe folle. En revanche, hormis cette unique vue, l’envers du décor est déjà moins frappant. La foule progresse le long d’un sentier étroitement délimité, sans qu’aucune incartade soit réellement admise. La seule image qui reste en tête est celle d’une mémé japonaise cramponnée à sa canne et dont la courbure fait un bel angle droit. Il ressemble à quoi le Pavillon d’Or quand on avance à 90° ?

– Le marché Nishiki –

Comme partout en Asie les marchés sont légion, et comme bon nombre de villes touristiques, Kyoto a ses halles qui attirent et captivent les flots de visiteurs. Sous la verrière colorée de l’immense galerie, le marché Nishiki s’étire en une centaine d’étals, donnant à voir au promeneur tout ce que la ville peut compter de spécialités et autres bizarreries culinaires.

Et s’il fallait ne faire qu’un arrêt, ce pourrait être chez Aritsugu, coutellerie multicentenaire devenue avec le temps une véritable institution.

– Le Pavillon d’argent –

À la fin du XVe, à l’issue d’une décennie de conflits ayant profondément ébranlé la ville, le shogun Ashikaga Yoshimasa décide de faire bâtir au nord-est de la capitale une villa imposante, dont la beauté n’aurait rien à envier à celle du Pavillon d’Or, érigé un siècle plus tôt par papi Ashikaga Yoshimitsu (Yoshimasa, Yoshimitsu, ça suit toujours ?). Mais dans cette guerre des métaux qui l’opposa à son somptueux aïeul doré, ce pavillon-ci – le Ginkaku-ji – ne parvint pas à imposer ses vues et de l’argent ne conserva que le nom.

La demeure ne fut jamais recouverte de l’argent tant convoité et à la mort du shogun, à la fin du XVe, le domaine passa à la secte Rinzai. C’est du moins la version que l’histoire a retenue – l’argent de ce pavillon pouvant tout aussi bien provenir des reflets de la lune dans le sable… Le pavillon, sans son précieux alliage, est toujours là, surplombant une impressionnante mer de sable, un jardin sec faisant alterner vagues blanches et grises. Un peu plus loin, l’immense forme conique du kogetsudai s’élève au-dessus des flots blancs.

De Kyoto « intra-muros », c’est à peu près les seules images ramenées. Ne reste qu’à attendre un prochain voyage et la possibilité d’apercevoir d’autres facettes moins courues…

Kyoto – août 2010

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