Vietnam

Kon Tum : retour à la terre

De Đà Lạt, le plus simple serait de filer vers le littoral, les plages de Nha Trang ou directement Da Nang et Hoi An plus au nord. Et pourtant, il y a cette immense dorsale de plus de 400 km plein ouest, englobée sous le bel arrondi typographique « Hauts Plateaux du Sud Ouest ».
Des noms de région, à la frontière du Cambodge et du Laos : Đắk Lắk, Gia Lai, Kon Tum, Quảng Nam. Une constellation d’ethnies montagnardes – Bahnar, Êdê, Jaraï, Sedang, Hrê, Co Tu, Raglai. Et un enchevêtrement plus complexe encore de pistes taillées à travers jungle, rassemblées sous le nom de « route Hô Chi Minh » – ancien axe d’approvisionnement du Nord-Vietnam et du Viet-Cong durant la guerre.

C’est à peu très tout ce que l’on sait quand on embarque un soir pour Kon Tum, entassés au fond d’un bus aux couchettes trop étroites, collés à un Hollandais dont les pieds dépassent de 10 bons centimètres dans le couloir.

Sur la route des Hauts Plateaux

Pour découvrir la région de Kon Tum, on a rendez-vous avec An Nguyen. An, c’est le patron du Eva Cafe, jardin improbable envahi de cahutes de bois, de totems et d’objets ethniques rapportés des quatre coins de la région. An est sculpteur, photographe et peintre. Un personnage un peu excentrique, poète-biker aux lunettes rectangulaires, tignasse noire et bandana coloré.

Si l’on se réfère à la grille de lecture « ethnique » officielle et rationnelle, An est Viêt. Pourtant, l’homme serait plutôt une sorte de passeur, naviguant en permanence d’un monde à l’autre. Un Viêt-Bahnar, comme il existe des Bahnar-Jeleng ou des Bahnar-Kon Tum. Un conteur multilingue devenu par la force des choses « mémoire » de ces Hauts Plateaux qu’il parcourt depuis des dizaines d’années.

An est aussi le premier à nous raconter la guerre du Vietnam « de l’intérieur ». Au printemps 1972 les troupes du Nord-Vietnam, profitant du retrait massif des forces américaines, lancent une série d’offensives sur le Sud et notamment sur la ville de Kon Tum. An a 16 ans. Sa grand-mère est abattue d’une balle dans la tête devant l’église, ses oncles exécutés. Et puis viennent les adieux au père, engagé dans l’armée du Sud-Vietnam. La fuite avec le reste de la famille et des milliers de civils cherchant à échapper aux combats. Les tirs répétés, les corps qui s’écroulent sur les routes, femmes, enfants. Le retour, finalement.

Depuis An a repris la maison de son père et poursuivit son œuvre, donnant lieu à cet étrange Eva Cafe, devenu le cœur battant de la ville de Kon Tum et l’espace de rendez-vous de la jeunesse locale.

Enfin pour cette semaine, An sera notre guide. Et Ten, son aide logistique. Ten est Bahnar (« Bahnar-Kon Tum » ou « montagnard », en faisant rouler le -r), la trentaine, une femme partie travailler en Arabie Saoudite, un enfant confié aux grands-parents, deux mots d’anglais et le rire facile.

Voilà comment on se retrouve à prendre la route un matin de février, à quatre sur deux motos surchargées, filant à travers champs de manioc et hévéas à perte de vue.

Premiers pas en pays bahnar : Montagnes Kon Knoh, village de Kon Brap Yu

Un coup d’œil rapide laisserait penser que la maison de M. Bok est terminée : un toit en tôle, d’épaisses planches de bois pour les murs, un sol en bambou avec des interstices juste assez grands pour pouvoir cracher entre les lattes – nécessaire quand on passe sa journée à chiquer. Des pilotis, pensés à l’origine pour se protéger des tigres et des éléphants mais qui aujourd’hui servent surtout d’abri au bétail. À l’intérieur quelques jarres d’alcool fraîchement distillé, des paniers tressés, une grande natte, des couvertures et un ou deux pièges pour attraper les rongeurs.

Et pourtant cette maison est une coquille vide. Un peu comme dans le Château Ambulant de Miyazaki, pour que la maison tienne debout il lui faut une âme. Le Calcifer de Ghibli se nomme Uhn en pays bahnar : le feu. Pour cuisiner on peut toujours s’accommoder de quelques morceaux de bois à l’écart de la maison mais sans foyer, où dormir ?

La culture bahnar repose sur deux piliers : le riz, d’une part, le feu de l’autre. La langue ne dit pas autre chose. Il y a « uhn tam », le feu pour cuisiner. « Uhn mo meih », le feu qui nettoie les collines et les cultures. « Uhn hnam », la famille. Et puis surtout « uhn tonuh », le couple, marié ou non. Ici, « tonuh » signifie cendre ou combustible. Et c’est à la femme qu’il incombe d’alimenter la flamme et de souffler sur les braises… en veillant à ne pas passer son amant au barbecue.

Mme « Bok » – lendemain de cuite…

Outre M. Bok et sa femme, le village compte encore quatre ou cinq familles. La maison voisine abrite un couple et trois garçons aux cheveux en bataille, qui s’empressent d’avaler les gâteaux apportés par An mais manifestent un intérêt beaucoup plus limité pour la lotion anti-poux qui accompagne les sucreries.

Le couple le plus âgé, établi en bordure du village, occupe une maison surplombant la vallée. Elle, à 90 ans passés, n’y voit pratiquement plus rien. Ce qui ne l’empêche pas de partir tous les matins à travers bois, porter à manger à son mari affairé aux champs.

En revanche la femme et l’homme installés un peu plus loin de l’autre côté des rizières admettent en riant avoir oublié leur âge depuis longtemps. Qu’en faire, d’un âge, de toute façon ? Il faut chaque jour gravir la montagne – pieds nus -, partir en forêt, vérifier les pièges, ramasser fougères, café ou champignons, sortir les bêtes. Toujours garder le contact avec la terre, toujours être en mouvement. Que l’on ait un âge ou que l’on n’en ait plus.

Quant aux plus jeunes et à la majorité des familles avec enfants, ils ont fini par délaisser les sommets pour s’installer plus bas dans la vallée, à proximité des routes, des écoles et du « monde extérieur ».

C’est également en fond de vallée, à proximité du pont qui donne accès au village de Kon Brap Yu et aux montagnes de Kon Knoh, que se trouve l’immense rong communale (nha rong). Dans toute la région des Hauts-Plateaux, les rong – qu’elles soient bahnar ou jaraï, aux toits de chaume ou de zinc – forment le centre névralgique de chaque village. C’est ici que l’on vient célébrer les dieux, s’informer des nouvelles locales, transmettre savoir et traditions, accueillir les visiteurs de passage ou simplement passer le temps. Sur le sol, quelques traces circulaires indiquent l’endroit où sont le plus souvent posées les jarres – remplies d’alcool, ou destinées à recueillir le sang des animaux présentés en offrande, le long de mâts de sacrifice.

Certains racontent que les rong seraient un héritage des peuples de la mer, avec un toit en forme de coque de voilier renversée et une structure rappelant les hautes huttes d’Indonésie. Certains disent aussi que la forme des rong ne serait rien d’autre qu’une bravade faite aux intempéries, tranchant de hache pointé vers les génies célestes.

Sur les routes de terre, les motos filent matin et soir dans un fracas assourdissant. An les regarde passer d’un air désolé. Trop de morts chaque année, de jeunes qui se foutent en l’air à cause de l’alcool, de la vitesse ou de ce travail stupide qui consiste à convoyer d’immenses troncs d’arbres à dos de moto. Un écart sur ces routes accidentées ne pardonne pas. Mais quel travail trouver dans ces montagnes et quelles autres sources de revenus pour les jeunes du coin ? Alors An soupire.

L’arrivée de l’ami An dans le village donne l’occasion à tous de se réunir chez M. Bok, notre hôte. An traduit pour nous, par intermittence. Mais plutôt que de chercher un sens aux mots, on préfère pour cette fois s’accrocher aux intonations de voix, à la drôle de musicalité de la langue bahnar, aux notes tirées d’un petit instrument à cordes et aux chants qui les accompagnent. Scruter les variations de lumière sur les visages à mesure que les heures passent et que la bougie se consume.

Une jeune femmes berce contre elle un petit garçon, riant fort et rebondissant sur la conversation d’une voix enjouée. À ses côtés, une dame un peu plus âgée se tient en retrait, visage défait. Son mari, invité à une fête deux semaines plus tôt, s’est tué en voulant regagner la maison à la nuit tombée. Trop alcoolisé, il s’est égaré en montagne et au passage d’une rivière a perdu l’équilibre. Des enfants l’ont retrouvé noyé le lendemain matin.

Dans ce coin du Vietnam, la consommation d’alcool ne souffre aucune demi-mesure. Chaque arrêt dans un village se traduit par la descente de deux, trois, quatre shots d’alcool de riz. Souvent ce sont les femmes qui resservent, sans temps mort, allant jusqu’à nous faire vider cul sec un ou deux godets de bière – à moitié ingurgités, à moitié renversés sur le t-shirt. Mais An nous a prévenu dès le départ, il existe une formule magique : « et gum in », « buvez/mangez pour moi ». Une subtilité bien pratique pour refiler à son voisin un énième verre d’happy water, ou un morceau de rat passé au barbecue…

Le langage des gongs

Au bord de la Đắk Blà, dans la proche banlieue de Kon Tum, une échelle de bois conduit à une vaste maison sur pilotis aux murs en torchis. Ici aussi on se réunit à la venue de An. L’accordeur-réparateur-maître gong, assis au milieu du cercle sur une grande natte rouge, donne la cadence. À son tour chacun se lève, saisit un instrument, frappe frappe frappe jusqu’à trouver le bon tempo. Ten emporte Jef avec lui, emboîtant le pas au vénérable doyen du village (« oublié par les dieux »), 104 ans et bob jaune Superman vissé sur la tête. Le cercle peu à peu se déploie, mené par notre hôte au français chantant.

Sa femme regarde amusée, assise sur le pas de la porte, avant de s’en retourner fumer la pipe sur la terrasse. Elle a de grands yeux rieurs, de longues mains parcheminées et un visage tanné par le soleil où chaque ride semble conter une histoire. Elle est belle, assurément, n’en déplaise à son mari moqueur : « non non elle n’est plus jolie, elle est vieille et va bientôt mourir. » Et puis le chant des gongs s’élève de nouveau, supplantant la langue des hommes, les vieilles rengaines de couple et la faiblesse des mots.

Culture Jaraï, Chu Mom Ray et jungle free supermarket

À la lisière du parc national de Chư Mom Ray, les Bahnar ont laissé place aux Jaraï. Si les minorités « urbaines » ont pour la plupart été converties au catholicisme, les croyances animistes demeurent fortes dans les zones montagneuses et à la base des activités rituelles. Mais qui dit rituel dit le plus souvent sacrifice, et notamment sacrifice de buffles. Alors se met en place un cercle vicieux d’endettement pour les familles et le village tout entier, dont les économies se trouvent englouties par ces coûteuses cérémonies – liées aux récoltes, au premier coup de tonnerre, à la pluie, à la santé des enfants ou des anciens…

Mais au milieu de tous ces rites, il en est un plus singulier encore et toujours pratiqué par les populations jaraï : le rituel d’abandon de la tombe. Les premiers mois ou les premières années qui suivent l’enterrement, le mort reste nourri par ses proches, et ce jusqu’à ce que la cérémonie de « secondes funérailles » mette un terme à la période de deuil. Articulée autour de trois temps – construction d’une maison des esprits, abandon de celle-ci et libération de tout lien -, la cérémonie doit permettre à la fois d’apaiser le mort et aider ce dernier à accepter la séparation avec sa communauté d’origine. Car la mort dans les Hauts Plateaux n’est pas tant la fin d’une vie que le commencement d’une autre, dans le monde des esprits cette fois-ci.

Totems conçus à la ressemblance du défunt ou figurant des actions de la vie quotidienne, placés de part et d’autre de la « maison des esprits »

Dans ces terres isolées, tout est finalement une question d’équilibre : entre maintien des traditions ancestrales et intégration de données nouvelles. Et quand la jungle reste perçue comme un supermarché à ciel ouvert, les responsables des parcs nationaux sont bien en peine de faire respecter une quelconque réglementation sur la protection des espèces endémiques. Le tout jeune « leader » du parc de Chư Mom Ray ne cesse ainsi d’être ballotté entre forces contraires, incapable de trouver une réponse aux défis posés par la gestion du parc : comment attirer plus de visiteurs quand le traitement des déchets reste inexistant ? Assurer la survie d’espèces en voie de disparition alors même que celles-ci constituent l’unique moyen de subsistance de populations entièrement tournées vers la chasse, et dont les faibles moyens excluent de s’approvisionner ailleurs qu’en forêt ?

Les rangers même sont de la partie et l’on se retrouve une nuit emporté dans une folle expédition de chasse à la grenouille, sous la supervision du bien nommé M. Uih. Ten tire derrière lui un grand sac de toile, dans lequel Uih fourre sans ménagement d’énormes crapauds buffles attrapés à mains nues dans les grandes vasques d’eau du canyon. Une heure durant on remonte ainsi la rivière, sautant de pierre en pierre, esquivant branchages et rochers, enveloppés par les bruits de la jungle et le noir le plus complet – si ce n’est les petits ronds de lumière des frontales. Et quand on se retrouve finalement assis au coin du feu sous un un immense ciel étoilé, la graisse des batraciens dégoulinant sur les braises, on se dit que ce voyage prend décidément des détours étonnants. L’équilibre ne s’établit jamais là où on l’attend…


Pour aller plus loin

Le Vietnam, patchwork ethnique

Selon la classification officielle, le Vietnam compterait 54 ethnies (les Viêt/Kinh, majoritaires – 86 % de la population du pays -, et 53 autres minorités), elles-mêmes réparties entre cinq grandes familles ethnolinguistiques : les Austroasiatiques (dont les Viet-Muong et les Mon-Khmers, auxquels appartiennent les Bahnar), les Austronésiens (Jaraï), les Taï-Kadaï, les Miao-Yao et les Sino-Tibétains.

Par simplification peut-être, il est courant de circonscrire le facteur ethnique au nord du pays – là où les populations « montagnardes » sont les plus présentes et surtout là où elles portent les costumes les plus singuliers. Mais c’est oublier que les Khmers du delta du Mékong, les Hoa (Chinois) d’Hô-Chi Minh Ville ou les Chams de la province de Da Nang possèdent eux aussi une identité propre. Tout comme les Bahnar, les Jaraï, les Êdê ou les Sedang des Hauts Plateaux.

Mais comme dans le reste de l’Asie, la culture ancestrale des ethnies tend à se déliter et des pans entiers du patrimoine – chanté, écrit, rituel, vestimentaire – disparaissent à mesure que les jeunes générations gagnent les centres urbains et le grand bouillon de culture « vietnamien ».

Église de Kon Tum

De nombreuses agences proposent des tours dans la région des Hauts Plateaux et vous ne devriez pas avoir de difficulté à trouver un guide (Motaiba, par exemple). Pour contacter An : evacoffee@ymail.com. Gardez simplement en tête que l’expérience, aussi enrichissante qu’elle soit, n’est pas « facile ». Il faut accepter pour un temps de redevenir enfant, désapprendre et composer avec une culture nouvelle, sans se braquer – même dans les moments d’inconfort ou d’incompréhension.

La situation demeurant tendue entre le gouvernement et les Jaraï, les laissez-passer peuvent être compliqués à obtenir. L’accès est également interdit – ou très fortement encadré – aux villages Brâu et Rơ Măm qui ne comptent plus que quelques centaines d’habitants.

Informations pratiques

  • Rejoindre Kon Tum depuis Dalat : départ à 18 h chaque jour (compagnie Thuan Anh bus). Arrivée prévue à 4 h du matin. Un bus partirait également à 5 h 30 de Dalat – ce qui reste à confirmer. Vous pouvez demander à votre hôtel de vous réserver un siège mais mieux vaut payer le billet directement dans le bus. Prix du trajet : 270 000 VND.
  • Rejoindre Da Nang depuis Kon Tum : plusieurs bus par jour, à 192 000 VND par personne (à titre d’information, un départ à 10 h 30). Environ 6 h de trajet. La route est absolument somptueuse, notamment du côté de Kham Duc. Pour vous rendre sur Hoi An, il suffit ensuite de sauter dans un bus en gare de Da Nang (25 000 VND par personne… qu’on tentera certainement de vous faire payer beaucoup plus cher).
  • Où dormir : KonKlor Hotel, à 2 km à l’est de la ville. Grandes chambres, au calme, et restaurant sur place. Côté homestays, regarder du côté du Vietnam Phuot Homestay.
  • Visites : sur la ville de Kon Tum, ne pas manquer la cathédrale de l’Immaculée Conception ou le musée des montagnards.

Kon Tum – 23 au 28 février 2019

2 Comments

    • Fanny

      Merci ! Je pense que sans guide, on serait aussi passé à côté de la région de Kon Tum… Et finalement, ça restera parmi nos meilleurs souvenirs du Vietnam !

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