Thaïlande

Bangkok à géométrie variable

La première rencontre, à l’automne 2012, a l’effet d’une claque. Tout assomme : la chaleur, l’humidité, les distances, les marches sans fin d’un quartier à l’autre, le casse-tête face à l’organisation urbaine par « soi » (ruelles numérotées par rapport à un axe principal), les négociations acharnées avec les tuk-tuk, les odeurs contrastées.

On ne débarque pas à Bangkok petit à petit pas mais avec fracas, tête la première, pour être aussitôt avalé par la ville et sa marche folle. Ici, comme dans toutes les grandes métropoles asiatiques, seul importe le mouvement : avancer, construire, gagner de la hauteur, démolir, empiler, enjamber, rénover, bétonner.

Immeubles et fleuve Bangkok
Khlong Bangkok
Fleur et tuktuk Thaïlande
Chao Phraya Bangkok

On n’a pas remis les pieds dans la capitale thaïlandaise avant ce début d’année 2019, une première fois en janvier puis de nouveau en février, au retour du Myanmar. On retrouve alors Bangkok comme on retrouverait une vieille copine, sans secousse, juste le temps nécessaire pour se réajuster. On s’étonne de la propreté des trottoirs, de la relative facilité avec laquelle on progresse dans la ville, des espaces branchés propres à toutes les métropoles connectées d’un bout à l’autre de la planète. On s’amuse aussi des clins d’œil appuyés lancés en direction de l’archipel nippon, Bangkok aimant se donner des airs de Tokyo sud-asiatique, que ce soit dans les fringues des plus jeunes, au niveau des rames de métro, des grands magasins ou des convenience stores.

Portraits
Le même à 6 ans d’intervalle…

Bangkok est une ville tentaculaire. Une ville fleuve construite autour des méandres de la Chao Phraya et d’une infinité de canaux entremêlés (les « khlongs »). Une ville, aussi, asphyxiée par la pollution, contrainte de temps à autre de faire fermer ses écoles, comme c’est le cas en ce début février 2019.

Vers l’est la ville moderne, articulée autour de passerelles tortueuses (« skywalks »), se déploie en hauteur, serpentant entre métros aériens et malls luxueux, sans avoir plus besoin de redescendre arpenter les trottoirs.

Immeubles Bangkok

Bangkok est une ville où l’on saute allègrement d’un immense gratte-ciel à l’architecture futuriste, aux éclats colorés de temples bouddhistes coincés au pied des tours. L’ultra-moderne n’a pas englouti la ville entière et dans les vieux quartiers de Thonburi et de Rattanakosin, c’est toute la Thaïlande des marchés, des étals de rue et des temples brillants qui se dévoile – Thaïlande joyeuse, kitsch et parfumée.

Statue, temple et enseignes Bangkok
Palais Royal et Chao Phraya Bangkok
Statues de Bouddha et de moines
Vue sur les toits de Bangkok

En bref les possibilités d’exploration sont multiples, et en dresser un tableau exhaustif n’aurait aucun sens. En voici à la place quelques extraits.

Le Bangkok de la première rencontre

– Rattanakosin –

Bangkok ne devient la capitale du Siam qu’à la fin du XVIIIe siècle, après la destruction de l’ancienne cité d’Ayutthaya par le féroce ennemi birman. Le développement de la ville se fait en deux temps. Une première capitale est établie par le général Taksin à Thonburi, sur la rive ouest du fleuve Chao Phraya, en 1768. Les choses se gâtent cependant pour Taksin qui, déclaré fou, est renversé et exécuté. Son successeur, le général Chakri, fondateur de la dynastie du même nom et désigné à titre posthume sous le nom de « Rama 1er », transfère alors la capitale sur la rive opposée, plus adaptée d’un point de vue défensif. Bangkok est inaugurée en 1782, ouvrant la période dite de « Rattanakosin » qui se prolongera jusqu’en 1932.

« Rattanakosin » désigne aujourd’hui par extension la vieille ville de Bangkok, dont les deux lieux emblématiques – le Palais Royal et le Wat Pho, modèles d’épure et de sobriété – drainent chaque jour des milliers de visiteurs.

Palais Royal Bangkok
Palais Royal Bangkok

Pour naviguer plus facilement dans le monde architectural et religieux thaï, éclaircir certaines notions peut s’avérer utile. Pourtant on a beau lire dans tous les sens la documentation qui nous passe entre les mains, on ne comprend strictement rien aux notions de pagoda, bot, vihara, stupa, chedi, jetés un peu partout dans l’enceinte des « wat », les complexes religieux.

La solution vient finalement de Jojo, notre formidable guide d’une matinée qui parvient à démêler l’affaire et apporter une réponse à LA question qui nous obsède depuis bientôt six ans : comment distinguer un chedi d’un stupa et d’un prang ? Intrigant non…?

Palais Royal Bangkok
  • Un stupa, de manière générique, est un dôme contenant des reliques : du Bouddha, à l’origine, mais surtout de personnages princiers et ecclésiastiques importants.
  • À partir de là, deux types architecturaux se distinguent en Thaïlande : les chedi, de style sri-lankais/indien, et les prang, de style khmer, caractéristiques des périodes d’Ayutthaya (XIVe/XVIIIe) et de Bangkok.
  • Le bot (ou « ubosot » : salle d’ordination) désigne le sanctuaire principal du wat, de forme rectangulaire, élimité par huit pierres « sema ».
  • Ces mêmes pierres permettent le plus souvent de différencier le bot du vihara, la salle d’assemblée réservée aux fidèles.

Facile non ? On pourrait alors enchaîner sur notre autre révélation du séjour : les différences de représentation du Bouddha à l’époque de Sukhothaï et celle d’Ayutthaya… mais on garde ça sous le coude.

Les murs des sanctuaires, comme ceux des palais, donnent le plus souvent à voir des fresques narrant les épisodes du Ramakien (la mythique épopée indienne du Ramayana, rédigée en sanskrit) ou des Jataka (vies antérieures du Bouddha). La culture populaire se nourrit d’ailleurs largement des grands récits brahmaniques indiens et l’iconographie religieuse n’hésite pas à représenter pêle-mêle le prince Siddhartha/Bouddha, le dieu hindou Vishnu, le singe blanc Hanuman ou le démon Ravana.

– Le Musée National de Bangkok –

Au nord du Palais Royal, le Bangkok National Museum offre un bel aperçu de l’art thaï et apporte un éclairage intéressant sur l’histoire du Siam.

Bouddha protégé par le naga Bangkok
Sculptures Musée de Bangkok
– Wat Arun –

De l’autre côté du fleuve, le Wat Arun (Temple de l’Aube) est l’un des monuments les plus emblématiques de la ville. L’imposant prang central, serti de milliers de morceaux de porcelaine multicolores, symbolise le Mont Meru, le centre du monde et refuge des dieux dans les cosmologies bouddhique et hindouiste.

Wat Arun
Détail des statues du Wat Arun
– Chinatown –

C’est ici, au sud-est du centre-ville, qu’est déplacée en 1782 la communauté de marchands établie auparavant sur le site de Rattanakosin. Difficile de déambuler dans les ruelles de Chinatown une fois la nuit venue tant la foule est compacte, mais l’ambiance qui règne dans le quartier et les couleurs que prend la ville à cet endroit ont malgré tout quelque chose de fascinant.

Enseignes Chinatown Bangkok
Enseignes Chinatown Bangkok
Stand de rue Chinatown Bangkok
Stand de rue Chinatown Bangkok
– Jim Thompson’s House –

En tournant le dos au fleuve et en se perdant dans le grand est de Bangkok, la visite de la Jim Thompson’s House permet une plongée dans le Siam d’autrefois. Les différents pavillons de cette maison traditionnelle en teck, acheminés depuis Ayutthaya, ont été remontés au cœur de Bangkok au cours des années 1950. Le projet, entrepris par le magnat américain Jim Thompson, visait à faire revivre l’industrie de la soie thaïlandaise. L’intérieur est magnifiquement restitué.

Jim Thompson's House

Le Bangkok des chemins de traverse

Une fois la liste épuisée des « incontournables », on se sent libre d’arpenter les rues avec plus de décontraction. Prêts à flâner autant qu’il est possible de flâner dans une métropole tropicale démesurée.

– Bangrak –

On se perd début janvier 2019 du côté de Bangrak, l’ancien quartier des légations1 Le Siam est le seul État du Sud-Est asiatique à ne jamais avoir été colonisé. Au XIXe siècle, les ambassades étrangères choisissent de s’établir en bordure du fleuve Chao Phraya, une position stratégique pour pouvoir gagner en bateau le Palais royal situé légèrement en amont. Le quartier devient rapidement le repères des marchands de l’Ouest comme de l’Est et c’est sous leur pression, et celle du corps diplomatique, qu’est construite la première rue pavée de Bangkok, Charoen Krung Road. C’est également dans le quartier que le premier hôtel de la capitale ouvre ses portes.

Comme dans tous les lieux d’échanges et de passages, l’histoire de Bangrak est celle d’un important va-et-vient culturel et religieux, un métissage qui saute aujourd’hui encore aux yeux.

Offrandes fleurs bouddhisme
Street art Bangkok
Street art Bangkok
Street art Bangkok
Temples et gratte-ciel Bangkok
Wat Yannawa Bangkok
Wat Yannawa

Temple du début du XIXe siècle en forme de jonque chinoise, une manière pour le roi Rama III de rendre hommage aux bateaux à voiles qui disparaissaient alors au profit des navires à vapeur.

Sathorn Unique Tower Bangkok
Sathorn Unique Tower

En plein cœur de Bangrak, à l’arrière du Wat Yannawa, s’élève la silhouette inquiétante de la Sathorn Unique Tower. Le chantier, qui devait laisser place à un gigantesque complexe résidentiel de luxe, subit de plein fouet la crise financière de la fin des années 1990 et fut mis à l’arrêt. Pendant des années, la tour désaffectée fit le bonheur des amateurs d’urbex (exploration urbaine) jusqu’à ce qu’un touriste s’y suicide. Les légendes urbaines qui allaient déjà bon train s’en trouvèrent démultipliées et la tour gagna le surnom de « Ghost Tower » – les chances pour le promoteur de revendre son bien étant inversement proportionnelles… La Sathorn Unique Tower est aujourd’hui trop dégradée pour pouvoir être achevée, et le coût de démolition exorbitant empêche toute action de la part de la municipalité.

Porcelaine temple Bangkok
– Lhong 1919 –

Un mois plus tard, début février 2019, on change de rive – sans rencontrer plus de touristes qu’à Bangrak. L’objectif cette fois est de rejoindre Lhong 1919, petit port construit sur la Chao Phraya en 1850 qui servit durant des années de lieu de débarquement à la diaspora chinoise, immigrée au Siam.

Dégradé et tombé dans l’oubli, l’ensemble architectural (une cour ouverte flanquée d’anciens entrepôts, temple et demeure bourgeoise) a récemment fait l’objet d’importantes rénovations pour laisser place à une suite de galeries d’art, cafés et boutiques de créateurs. Au-delà du côté branché, l’intérêt du projet tient surtout à la redécouverte et à la mise en avant d’un patrimoine unique, disparu dans le reste de la capitale.

Derrière les traces de peinture blanche ont finalement reparu de fins motifs floraux et animaliers colorés, caractéristiques du style sino-siamois du XIXe siècle. Le complexe abrite également un joli temple dédié à Mazu, déesse bouddhique de la mer, protectrice des pêcheurs et des marins.

Lhong 1919 Bangkok
Lhong 1919 Bangkok
Lhong 1919 Bangkok
Lhong 1919 Bangkok
Lhong 1919 Bangkok
Lhong 1919 Bangkok
Lhong 1919 Bangkok
Lhong 1919 Bangkok
– Thonburi –

Enfin, pour mieux s’imprégner de la ville et de son histoire plurielle, on se tourne vers Expique et on s’enfonce dans les ruelles de Thonburi avec l’aide de Jojo, qui revient tout juste d’une expédition sur la glace du lac Baïkal. À Bangkok ce matin là, il fait 35°C.

La ville, ici, est un véritable patchwork où cohabitent communautés chinoises et thaïs, bouddhistes et musulmanes. Il se pourrait même que du côté de Kudee jeen flotte encore dans l’air un ancien parfum portugais.

Kudi Jeen Bangkok

On passe avec Jojo d’un marché à un autre, d’une usine de sel à d’anciens studios de cinéma à ciel ouvert, d’un temple chinois à une église catholique, d’un parc paisible créé autour de la maison d’enfance de la Princesse-Mère (mère de l’ancien roi Bhumibol Adulyadej) à une fabrique de tuiles au miel. Un régal et une expédition qui sera probablement notre plus belle rencontre avec la ville. En attendant la prochaine escale…

Baan Kudichin museum
Kudi Jeen
Jardin Kudee Jeen Bangkok
Kudee Jeen Bangkok
Baan Kudichin Museum
Kudee Jin Bangkok
Portrait Jojo
Santa Cruz Bangkok
Temple chinois Kudi Jeen Bangkok
Temple chinois Kudee Jeen Bangkok

Visiter Bangkok : conseils pratiques

  • Tenue formelle exigée pour visiter le Palais Royal : épaules et jambes impérativement couvertes et pas question de porter de leggings.
  • Le « top du top » à Bangkok est de profiter des rooftops (!) pour contempler la ville à la tombée de la nuit. La note est souvent salée mais l’expérience vaut le coup. Pour une vue sur le Wat Arun illuminé, dirigez-vous vers le bar/restaurant du Sala Rattanakosin.
  • Qui pense Thaïlande pense aussi massage. L’offre est pléthorique en ville et tout dépendra de votre budget, du quartier ou de vos attentes. On s’est arrêté chez Chiwe Chiwa un peu par hasard et on n’a pas été déçu.
  • Expique propose des tours passionnants pour comprendre l’histoire de Bangkok et découvrir des quartiers peu visités. Chaque tour dure environ 4 heures et revient à 3 800 bahts pour deux personnes (environ 55 euros par personne). Comptez 1 000 bahts (une petite trentaine d’euros) par personne supplémentaire. On vous recommande particulièrement le génial « Diversity & Harmony » à Thonburi.
  • N’hésitez pas à jeter un œil à Time Out Bangkok si vous en êtes en manque d’idées restos/exploration urbaine/boutiques/activités culturelles « hors des sentiers battus ».
  • Où loger à Bangkok ? Après quatre passages par la capitale thaïlandaise, on retient deux critères de logement principaux : le calme et la proximité d’un port ou d’une station de métro (MRT ou BTS) pour pouvoir se déplacer facilement. Vous vous en rendrez vite compte, à Bangkok, les vieux quartiers ne sont absolument pas desservis par les transports en commun (bus brinquebalants mis à part). On a séjourné deux fois dans le quartier de Thewet en 2012 (dans le superbe Phranakorn-Nornlen Hotel puis à la Tavee Guesthouse), au Fun Cafe & Hostel, au nord de Bangrak, en janvier 2019 et au Yor Yak Hostel, à l’ouest de la Chao Phraya, en février 2019. Rien à redire : chaque arrêt a été un sans faute !
  • Transports : pour se déplacer hors métro/bateau/bus deux solutions possibles. Ou vous trouvez un taxi qui accepte de déclencher son meter (insistez !), ou vous utilisez l’application Grab, l’équivalent d’Uber en Asie du Sud-Est. Oubliez les tuk-tuk si vous n’avez pas atteint le grade « expert » en négociation.

Bangkok – janvier/février 2019

One Comment

  • Philippe

    Un grand bonjour « Chevalier » !

    Les photographies retracent une sacrée géométrie des tours, des portes et des surfaces empilées ; belle manière de rendre l’altérité et son épaisseur humaine.

    Les lumières du crépuscule et de la nuit donnent envie d’Aurore sur cette ville.

    Merci pour les histoires qui nous emportent.

    A bientôt.

    Philippe

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