Thaïlande

Bangkok à géométrie variable

La première rencontre remonte à l’automne 2012. A ce moment là : l’incompréhension, le casse-tête face à l’organisation de la ville par « soi » (ruelles numérotées par rapport à un axe principal), les négociations acharnées avec les tuk-tuk, les odeurs contrastées. Première rencontre sous forme de claque.

Les grandes mégapoles asiatiques ont une fâcheuse tendance à laisser les nouveaux-venus sur le carreau. C’est qu’ici, le compromis n’a pas sa place. Il faut avancer, construire, gagner de la hauteur, démolir, empiler, enjamber, bétonner, mettre en sons et en lumière. On ne débarque pas en Asie du Sud-Est petits pas par petits pas, mais bien tête la première.

De Bangkok on a gagné le nord de la Thaïlande, en octobre 2012, puis le Laos, et en revenant un mois plus tard, l’angle de vue avait déjà changé. On n’a pas remis les pieds dans la capitale thaïlandaise avant ce début d’année 2019, une première fois en janvier, et à nouveau en février. Et ce coup-ci, l’immense bordel urbain a bel et bien perdu son caractère intimidant.

On retrouve Bangkok comme on retrouverait une vieille copine. Sans secousse, juste le temps de se réajuster. On s’étonne de la propreté des trottoirs, de la facilité relative avec laquelle on progresse dans la ville, des espaces branchés propres à n’importe quelle mégapole riche et mondialisée. Bangkok évoque une sorte de Tokyo à la sauce sud-asiatique, que ce soit dans les attitudes, les rames de métro, les convenience stores ou cette curieuse obsession à user/abuser de pictogrammes et d’images animées.

Le même à 6 ans d’intervalle…

Bangkok est une ville dense et tentaculaire. Une ville fleuve construite autour des méandres de la Chao Praya et sillonnée par une multitude de canaux (khlongs). Une ville tellement polluée que les écoles étaient fermées début février 2019. Vers l’Est, la Bangkok moderne est une ville à étage, articulée autour de skywalks serpentant entre métros aériens et malls luxueux, sans qu’il ne soit plus nécessaire de redescendre arpenter les trottoirs. Une ville, enfin, où l’on saute allègrement d’un immense gratte-ciel de verre à l’architecture futuriste aux éclats colorés des petits temples bouddhiques coincés au pied des tours. Car l’ultra-moderne n’a pas englouti la ville entière et dans les vieux quartiers de Thonburi et de Rattanakosin, c’est toute la Thaïlande qui se dévoile. Joyeuse, colorée, kitsch et parfumée. La Thaïlande des marchés, des étals de rue et des temples brillants.

Bref à Bangkok, les possibilités d’exploration sont multiples et en dresser un tableau exhaustif n’aurait aucun sens. À la place, en voici quelques morceaux choisis.

Le Bangkok de la première rencontre

Bangkok ne devint la capitale du Siam qu’à la fin du XVIIIe, après la destruction de l’ancienne cité d’Ayutthaya par le grand méchant ennemi birman. Le développement de la ville se fit en deux temps. Une première capitale fut établie à Thonburi, sur la rive ouest du fleuve Chao Praya, en 1768. Mais c’est finalement sur la rive opposée que Rama 1er, fondateur de la dynastie Chakri, décida de transférer sa capitale. Bangkok fut inaugurée en 1782, ouvrant la période dite de « Rattanakosin » qui se prolongera jusqu’en 1932. « Rattanakosin » désigne aujourd’hui par extension la vieille ville de Bangkok, parcourue par les foules qui se pressent entre les murs du Palais Royal et du Wat Pho, tout en design épuré et en simplicité…

Le Wat Pho, temple le plus ancien de la ville, connu pour son gigantesque Bouddha couché de 46 m de long

Pour naviguer plus aisément dans le monde architectural et artistique thaï, éclaircir certaines notions peut s’avérer utile. Pourtant on se rend vite compte que pour les Thaï eux-mêmes, l’exercice est difficile. Imaginez plutôt : vous pénétrez à l’intérieur du complexe religieux – désigné sous le terme de « wat » -, et vous vous retrouvez aussitôt assailli par une déferlante de pagoda, bot, vihara, et stupa interchangeables. Une histoire incompréhensible

Pourtant grâce à Jojo, notre super guide d’une matinée, on réussit enfin à démêler le tout et à trouver un semblant de réponse à cette question existentielle qui nous taraude depuis maintenant 6 ans : mais enfin, quelle est la différence entre un chedi, un stupa et un prang (non non on ne s’en fout pas) ?

D’une manière générale, un stupa est un dôme contenant des reliques : du Bouddha, historiquement, mais le plus souvent de personnages princiers ou ecclésiastiques importants. À partir de là, deux types architecturaux se distinguent en Thaïlande : les chedi, de style sri-lankais/indien et les prang, de style khmer et caractéristiques des périodes d’Ayutthaya et de Bangkok.
Le bot (ou « ubosot », salle d’ordination) désigne le sanctuaire principal du wat, de forme rectangulaire et dont l’espace est délimité par 8 pierres « sema ». Ce sont ces mêmes pierres qui le plus souvent permettent de différencier le bot du vihara, la salle d’assemblée pour les fidèles.
Facile non ? On pourrait alors enchaîner sur notre autre découverte du séjour, les différences de représentation du Bouddha à l’époque de Sukhothaï et à l’époque d’Ayutthaya… Mais on garde ça sous le coude !

Les murs des sanctuaires, tout comme ceux des palais donnent le plus souvent à voir des fresques narrant des épisodes du Ramakien (Ramayana indien – épopée mythique rédigée en sanskrit) ou des Jataka (vies antérieures du Bouddha). La culture populaire se nourrit d’ailleurs largement des grands récits brahmaniques et si l’iconographie religieuse fait évidemment la part belle à la figure du Bouddha, les représentations de Vishnu, du singe blanc Hanuman ou du démon Ravana ne sont jamais loin.

– Le Musée National de Bangkok –

Un peu au nord du Palais Royal, le Bangkok National Museum apporte un éclairage bienvenu – mais pas tout à fait « neutre » – sur l’histoire du Siam, et offre surtout un bel aperçu de l’art thaï.

– Wat Arun –

De l’autre côté du fleuve, le Wat Arun (ou Temple de l’Aube) possède un charme particulier. L’imposant prang central, tout de blanc vêtu et serti de milliers de morceaux de porcelaines multicolores, symbolise le Mont Meru, centre du monde et refuge des dieux dans les cosmologies bouddhique et hindouiste.

– Chinatown –

Au sud-est du centre-ville, les quartiers indiens et chinois sont envahis d’étals odorants et de temples enfumés. C’est ici que fut déplacée en 1782 la communauté de marchands chinois auparavant établie sur le site de Rattanakosin. Difficile de déambuler dans les ruelles de Chinatown une fois la nuit venue tant la foule y est compacte, mais l’ambiance qui règne dans le quartier et les couleurs que prend la ville à cet endroit-là ont malgré tout quelque chose de fascinant.

– Jim Thompson’s House –

En tournant le dos au fleuve et en se perdant dans le grand est de Bangkok, la visite de la Jim Thompson’s House permet une plongée dans le Siam d’autrefois. Les différents pavillons de cette maison traditionnelle en teck, acheminés depuis Ayutthaya, furent remontés au cœur de Bangkok au cours des années 1950. On doit le projet à un certain Jim Thompson, magnat américain dont l’ambition était de faire revivre l’industrie de la soie thaïlandaise. L’intérieur est magnifiquement restitué.

Le Bangkok des chemins de traverse

Après s’être consciencieusement acquitté de notre devoir de touriste, une fois la liste épuisée des incontournables – à ne manquer sous aucun prétexte, on se sent libre d’arpenter les rues avec plus de décontraction. Prêts à flâner autant qu’il est possible de flâner dans une mégapole tropicale démesurée.

– Bangrak –

On se perd début janvier du côté de Bangrak, l’ancien quartier des légations. Les ambassades étrangères s’établirent en bordure du fleuve au XIXe, une position stratégique pour rejoindre facilement le Palais royal situé un peu en amont. Le quartier devint le repères des marchands, de l’Ouest comme de l’Est. Et c’est sous leur pression et celle du corps diplomatique que fut construite Charoen Krung Road, la première rue pavée de Bangkok. C’est également dans le quartier que le premier hôtel de la capitale ouvrit ses portes – à noter au passage que le Siam fut le seul État sud-asiatique à ne jamais être colonisé.

Comme dans tous les quartiers de passage, l’histoire de Bangrak est celle d’un important va-et-vient culturel et religieux, un métissage qui saute aujourd’hui encore aux yeux.

Wat Maha Pruettharam Worawihan (mieux vaut ne pas avoir à demander son chemin…)
Wat Yannawa : curieux temple du début du XIXe, en forme de jonque chinoise – une manière pour Rama III de rendre hommage aux bateaux à voile qui disparaissaient alors au profit des navires à vapeur

Sur la photo ci-dessus, on aperçoit en arrière plan la tour abandonnée Sathorn Unique Tower. Celle-ci devait devenir un complexe résidentiel de luxe mais la crise financière de la fin des années 1990 mit un coup d’arrêt au chantier. La tour désaffectée fit le bonheur des amateurs d’urbex (exploration urbaine) pendant un certain temps, jusqu’à ce qu’un touriste s’y suicide. Résultat, les légendes urbaines qui allaient déjà bon train explosèrent et la tour fut rebaptisée « Ghost Tower » – les chances pour le promoteur de revendre son bien étant évidemment inversement proportionnelles… La Sathorn Unique Tower est désormais trop dégradée pour pouvoir être achevée et le coût exorbitant empêche toute démolition. L’ombre inquiétante de la tour n’est donc pas prête d’arrêter de planer sur le quartier…

– Lhong 1919 –

Un mois après, on change de rive. Et de ce côté-ci, pas plus qu’à Bangrak, on ne se heurte aux cohortes de touristes. On passe rapidement devant l’immense centre commercial Iconsiam pour aller explorer les environs de Lhong 1919. C’est dans ce petit port qu’aurait accosté une grande partie de la diaspora chinoise à son arrivée dans le Royaume du Siam. L’ensemble architectural – trois ailes encadrant une cours ouverte (anciens entrepôts et demeure bourgeoise) – fut récemment rénové et reconverti en espace de galeries et de cafés. Le projet, au-delà de son aspect branché, permet surtout de mettre en avant un patrimoine unique resté dissimulé durant de nombreuses années. Sous les coups de peinture blanche ont finalement reparu de fins motifs floraux et animaliers colorés, caractéristiques du style sino-siamois du XIXe. Le complexe abrite également un joli petit temple dédié à Mazu, déesse bouddhique de la mer, protectrice des pêcheurs et des marins.

– Thonburi –

Enfin, pour mieux s’imprégner de la ville et de son histoire plurielle, on se tourne vers Expique et on s’enfonce dans les ruelles de Thonburi avec l’aide de Jojo – qui revient tout juste d’une expédition sur la glace du lac Baïkal. À Bangkok ce matin là, il fait 35°C.

La ville ici est un véritable patchwork culturel où cohabitent communautés chinoises, thaï et musulmanes (la pratique de l’islam se jouant des nationalités mais constituant une communauté à part entière). Il se pourrait même que flotte encore dans l’air un ancien parfum portugais du côté de Kudee jin. On passe d’un marché à un autre, d’une usine de sel à d’anciens studios de cinéma à ciel ouvert, d’un temple chinois à une église catholique, d’un parc paisible créé autour de la maison d’enfance de la Princesse-Mère (mère de l’ancien roi Bhumibol Adulyadej) à une petite fabrique de tuiles au miel. Un régal et une expédition qui sera probablement notre plus belle rencontre avec la ville. En attendant que l’on s’enfonce plus encore dans ses quartiers populaires à l’occasion d’une prochaine escale…


Informations pratiques

  • Tenue formelle exigée pour visiter le Palais Royal : épaules et jambes impérativement couvertes et les leggings ne font pas l’affaire !
  • Le grand truc à Bangkok, c’est de profiter des rooftops pour pouvoir contempler la ville dans toute son immensité à la tombée de la nuit. La note est souvent salée mais passer sa soirée en terrasse devant le Wat Arun illuminé vaut bien quelques écarts (bar et restaurant du Sala Rattanakosin).
  • Thaïlande rime souvent avec massage. L’offre est évidemment pléthorique en ville et tout dépendra du budget, du quartier ou des attentes. On s’est arrêté chez Chiwe Chiwa et on n’a pas été déçu. Bon, Jef n’en menait pas large à la fin… mais si vous voulez éviter de souffrir, le massage aux huiles vaut tout à fait le coup.
  • Expique propose des tours passionnants pour comprendre l’histoire de Bangkok et découvrir des quartiers peu visités (dont le génial « Diversity & Harmony » à Thonburi).
Matinée avec Jojo (Expique) et soirée massage en mode bourrin…
  • Logement : en quatre passages sur Bangkok, on a eu le temps d’expérimenter différents types et lieux d’hébergement. Le critère principal : se trouver au calme. Exclue dont Khao San Road, paradis des backpackers. Viendrait aujourd’hui s’ajouter un second critère : se trouver à proximité du métro (MRT ou BTS), ou du moins à proximité d’un port afin de pouvoir se déplacer facilement sur le fleuve. Car l’une des particularités de Bangkok est que les vieux quartiers ne sont absolument pas desservis par les transports en commun, hors bus. On a séjourné deux fois dans le quartier de Thewet en 2012 (dans le superbe Phranakorn-Nornlen Hotel puis à la non moins chouette Tavee Guesthouse) et on a cette fois élu domicile au Fun Cafe & Hostel au nord de Bangrak, puis au Yor Yak Hostel à l’ouest du fleuve. Dernière adresse qui nous a beaucoup plu – même si la nana est un peu à l’ouest !
  • Transports : pour se déplacer hors métro/bateau/bus deux solutions. Ou bien vous trouvez un taxi qui accepte de déclencher son meter (insistez !) ou vous utilisez l’application Grab (l’équivalent d’Uber en Asie du Sud-Est). Sans ça, vous risquez de payer les courses au prix fort – oubliez tout de suite les tuk-tuk.

Bangkok – janvier/février 2019

One Comment

  • Philippe

    Un grand bonjour « Chevalier » !

    Les photographies retracent une sacrée géométrie des tours, des portes et des surfaces empilées ; belle manière de rendre l’altérité et son épaisseur humaine.

    Les lumières du crépuscule et de la nuit donnent envie d’Aurore sur cette ville.

    Merci pour les histoires qui nous emportent.

    A bientôt.

    Philippe

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