Vietnam

Le Delta dans tous ses états

C’est l’embouchure du Mékong. L’aboutissement d’une course de plusieurs milliers de kilomètres, du plateau du Qinghai aux immenses plaines indochinoises. Le Mékong, mais aussi le Bassac depuis Pnomh Penh. Tiền Giang d’un côté (« le fleuve à l’avant »), Hậu Giang de l’autre (« le fleuve à l’arrière »), et aux extrémités neuf estuaires se jetant dans les eaux de la « mer de l’Est », qu’ailleurs on appelle « mer de Chine méridionale ». Au Vietnam, le fleuve est devenu Sông Cửu Long : le fleuve aux neuf dragons. Sept dragons sauvages et deux dragons domestiqués, pour pouvoir irriguer les rizières quand l’eau fait défaut…

Le Vietnam que l’on découvre en ce début février vit au rythme des festivités du Nouvel An, le Têt. Les foyers ont été nettoyés de fond en comble, les dettes liquidées, les rues s’emplissent de guirlandes et de néons, une marée de pétales jaunes avale le Sud (le rose au Nord), on sent monter la fête par chaque pore de la ville de Saigon et… soudain tout s’arrête. Vacances pour tous pour une semaine. Alors pour échapper à ce Têt que tant de visiteurs redoutent, on file se réfugier dans les bras du Mékong-Bassac. 10 jours de vacances pour nous aussi.

Le delta du Mékong est une main gigantesque, striée de multiples vaisseaux, refermant des doigts puissants sur une vaste portion de terre inondée. Une terre où explosent les verts : des rizières (trois récoltes par an !), des cocotiers, des bananiers, des mangroves et des profondes forêts de cajeputiers. Le jaune des fleurs d’abricotiers, des chrysanthèmes et des gerbera qui ornent les terrasses des maisons lors des festivités du Têt. Ailleurs le rose des orchidées, des bougainvilliers et le rouge des flamboyants. Le rouge aussi des drapeaux – étoilés ou faucille et marteau – qui flottent au vent le long des routes…

Au-dessus de ce monde fluvial à fleur de peau, d’énormes nuages blancs se déploient dans un ciel couleur aigue-marine, comme seuls savent en produire les bords de mer.

Rizières fluorescentes – Ba Tri
Forêt de Tra Su – Châu Dôc
Mont Sam – Châu Dôc
Mangrove et cajeputiers – Tra Su

La photo cette fois n’est d’aucun secours pour raconter le delta du Mékong. Comment donner à voir l’instant, comment capturer les saveurs, les sons et les odeurs ?

Les salades de papaye et de noix de coco, les bánh xèo roulés dans de grandes feuilles de moutarde, les morceaux de mangue et d’ananas. Les pépins de pastèque poussés sur le côté, le sucre qui coule sur le menton. Le goût redoutable de la « menthe poisson ».

L’odeur des herbes aromatiques en bord de route et des fleurs de jasmin dans les pépinières de Sa Đéc. L’odeur de la marée qui s’empare des cocotiers à Bến Tre et celle beaucoup plus forte des exploitations piscicoles dans le nord de la province d’An Giang.

Le cri des geckos dans la nuit, qui parfois réveille en sursaut. Le vol des papillons. Les chiens de campagne complètement fêlés poursuivant vélos et scooters en aboyant comme des fous, obligeant à faire demi-tour aussi vite que possible. Les poissons et crevettes découpés à grands coups de ciseaux sur les étals du marché terrestre de Cần Thơ. Les coqs de combat tournant en rond dans leurs cages sur l’île du Tigre. Et les grenouilles écrabouillées sur la chaussée, renversées par la marée de scooters que déverse ponctuellement le traversier.

Marché terrestre de Cần Thơ

Rendre compte de la chaleur accablante, de la moiteur et du sang qui cogne fort contre les tempes. Les visages qui disparaissent sous les masques, les foulards et les chapeaux coniques. Surtout fuir, fuir le soleil – et commander des cafés glacés (cà phê đen đá) pour tenter de se rafraîchir…

Rendre compte aussi de la banalité des journées de vacances et du quotidien le long des canaux. Karaoké sur karaoké, sonos à plein volume et micro confié au plus enthousiaste ou au plus éméché. Celui qui de toute façon chante le plus faux. L’alcool qui coule à flots en cette période de Têt, les hommes qui boivent, jouent, boivent encore et nous interpellent joyeusement chaque fois un peu plus fort. Les enfants réfugiés à l’ombre des terrasses, dans des histoires d’enfants et des goûters d’après sieste. La pêche dans les canaux. Les baignades. Les amoureux passant la soirée assis sur le siège des scooters ou sur la margelle du pont face au Bassac et aux lumières de la ville de Châu Dôc. Les réparations entreprises sur les bateaux quand la chaleur s’estompe ; vaisselle et lessive – toujours le fleuve.

Au petit matin déjà le soleil, le ciel blanc et le passage de la vendeuse d’herbes aromatiques. Puis de la vendeuse de « petit-déjeuner ». Et de celle dont on ne comprend pas le chargement. L’homme qui tire une carriole remplie de déchets et celui qui transporte des poulets.

On se rend généralement dans le delta du Mékong pour visiter les marchés flottants. Les agriculteurs de la région viennent ici écouler leurs récoltes auprès des grossistes, voire parfois auprès de bateaux amarrés à l’année – lesquels stockent les surplus et régulent les ventes. Ici aussi viennent se ravitailler en fruits et en légumes les commerçants de la ville. Petites barques et lourds sampans se croisent, remplis à ras bord d’ananas, de pastèques, de bananes ou de noix de coco, un grand mat indiquant pour chaque embarcation le type de marchandise proposée.

Marché flottant – Long Xuyên
Cần Thơ
Long Xuyên

Activité réduite à Cần Thơ en pleines vacances, où ne tournent dans les eaux matinales que les bateaux des touristes, gilets de sauvetage orange sur le dos. Quelques jours plus tard, expérience inversée à Châu Dôc et à Long Xuyên : pas un gilet orange à l’horizon tandis que le jour se lève sur des marchés qui battent leur plein.

De toute façon, que ce soit dans les rizières de Ba Tri, la ville de Long Xuyên, les villages sur pilotis de Châu Dôc, ou les allées enfumées des temples du Mont Sam à deux pas du Cambodge, on ne croise pas un étranger. Aux yeux interloqués succèdent le rire, l’empressement à photographier, les selfies, les poignées de main, les invitations à boire un coup, « hello what’s your name, where do you come from? » – qui n’appellent pas de réponse, juste le plaisir de balancer quelques mots d’anglais et entamer un dialogue sans queue ni tête. On ne sait parfois pas d’où le « hello » fuse, on tourne la tête pour dénicher deux yeux rieurs perdus sous le rebord d’un chapeau ou les rires étouffées d’adolescentes.

Maison de « l’Amant » – Sa Đéc
Mont Sam – Châu Dôc
Pépinières – Sa Đéc
Forêt de cajeputiers – Tra Su
Île du Tigre – Long Xuyên

Le delta, pour autant, n’est pas qu’un grand jardin coloré faisant alterner cocotiers et rizières vert tendre. Le delta est aussi – et largement – un monde urbain dont les habitants se comptent en millions. Un monde ponctué d’antennes téléphoniques et de maisons à l’architecture un peu absurde, sortes de tranches de tofu sur deux étages construites tout en longueur*. Ailleurs, hors des centres-villes, deux options : plain-pied et béton lorsque l’on n’a pas à craindre la colère du fleuve, surélévation si celui-ci se fait plus violent (surélévation, sur-surélévation ou carrément les pieds ou les flotteurs dans l’eau).

Cần Thơ
Châu Dôc
Ville de Châu Dôc
Anciennes maisons coloniales – Sa Đéc
Maisons sur pilotis – Châu Dôc

Le delta est encore un monde de plastique et de déchets que charrient les canaux. Un monde dépendant du fleuve et dont l’inquiétude ne cesse d’augmenter face au caractère imprévisible des crues. L’eau atteint généralement son plus haut niveau en septembre, mais il suffit que la machine se grippe en amont, qu’un barrage hydroélectrique cède au Laos ou que le réservoir cambodgien du Tonlé Sap ne puisse absorber un trop-plein d’eau pour que toute la région avale se retrouve inondée. Parfois c’est aussi l’inverse qui se produit. Alors quand l’eau vient à manquer, tous les regards se tournent vers le monstre chinois vorace qui détourne le cours du fleuve. Et la tension monte.

Mais où que l’on se trouve, l’équilibre du delta tient en un point. Un indispensable… Le hamac ! Comment échapper à la chaleur autrement et où se réfugier ? Le delta, le fleuve, les hamacs. Et la vie suit son cours.

Nos hôtes : Bến Tre, Cần Thơ
Phong le Vent – Sa Đéc
Yen – Long Xuyên
Châu Dôc – du Mont Sam à Tra Su
Rizières de Ba Tri
Marché terrestre de Cần Thơ

*Finalement, on aura trouvé une explication à cette architecture si particulière dite des « maisons tubes ». Explication… financière : les impôts fonciers étaient autrefois calculés sur la largeur de la façade. On a donc construit ces maisons tout en profondeur, faisant alterner passages et cours intérieures.


Informations pratiques

Explorer le delta du Mékong

La plupart des visiteurs semble consacrer 2 jours à l’exploration du delta… Autant dire rien du tout. Surtout que selon l’idée la plus répandue, le delta serait inaccessible aux voyageurs indépendants. Résultat : les tours en provenance de Saigon s’agglutinent à Mỹ Tho (la porte d’entrée du delta), dans les arroyos de Bến Tre ou au marché flottant de Cần Thơ.

Pourtant, avec un minimum de temps, il est tout à fait possible – et facile – d’explorer le delta. Et puis mises à part les quelques destinations citées plus haut, et selon l’endroit où vous logerez, le delta du Mékong dans son ensemble pourrait répondre au critère de « voyage hors des sentiers battus ».

Comment se déplacer dans le delta ?

On a suivi l’itinéraire suivant : Bến Tre/Ba Tri > Cần Thơ > Châu Dôc > Long Xuyên > Sa Đéc > Saigon. Pour naviguer d’un point à l’autre, une solution : Futa Bus. Cette excellente compagnie de bus dessert la majorité des villes du delta et permet en plus une réservation en ligne. L’autre avantage est qu’une navette est presque systématiquement mise à disposition pour conduire (et venir chercher) les voyageurs directement à leur hôtel. Ça ne marche pas à tous les coups mais pas loin. En revanche si vous achetez votre billet en ligne, il faudra penser à renseigner l’endroit où vous souhaitez être récupéré.

Pour vous faire une idée : de Saigon à Bến Tre – 1 h 30 (depuis la gare de l’ouest ; navette à l’arrivée) ; Bến Tre à Cần Thơ – 3 h, avec un changement à Dong Tam (pas de navette à l’arrivée en ce qui nous concerne) ; Cần Thơ à Châu Dôc- 3 h 30 pauses comprises (navette à l’arrivée) ; Châu Dôc à Long Xuyên – 1 h 30 environ (l’arrivée se fait devant l’hôtel Hoa Binh 1) ; Long Xuyên à Sa Đéc – 2 h environ (navette à l’arrivée) ; Sa Đéc à Saigon – 2 h 30 à 3 h, selon le trafic.

Où loger ?

C’était les vacances et on en a profité pour tester des hébergements sans aucun rapport les uns avec les autres (au niveau budgétaire notamment) :

  • Bến Tre : Mekong Home – très beau, calme, perdu dans la campagne et surtout idéalement situé entre les cocotiers de Bến Tre et les rizières de Ba Tri.
  • Cần Thơ : Boutique Lodge Cần Thơ – loin de l’agitation du centre-ville, au bord d’un petit canal. Repas pantagruéliques et propriétaire très sympa.
  • Châu Dôc : Bao Thy Hotel – option économique, un peu à l’écart du centre-ville.
  • Long Xuyên : Phong Nam Hotel – le choix est limité, personne ne s’arrêtant à Long Xuyen… mais l’hôtel tient tout à fait la route pour une nuit (propre et lit confortable). Attention par contre, la localisation Booking est fausse – se référer à google maps.
  • Sa Đéc : Phong le Vent – les bungalows sont beaux et le cadre alentour splendide (en plein milieu des pépinières de Sa Đéc) par contre confort zéro en dortoir.

Parcourir le delta du Mékong pendant les festivités du Têt

Visiter le delta pendant le Têt est possible avec un minimum de préparation. Les Vietnamiens sont généralement en vacances durant toute la semaine du Têt. Dans les faits, tout s’arrête le jour même de la fête ainsi que les 2 ou 3 jours suivants (zéro activité, commerces fermés). Les choses reviennent ensuite progressivement à la normale. Tout fonctionne donc au ralenti pendant une grosse douzaine de jours.

Cette année, le Têt tombait le mardi 5 février. On a quitté Saigon le dimanche 3, en ayant réservé les billets en avance. La gare de bus était bondée par contre le trafic était fluide en direction de Bến Tre. Aucun problème non plus pour circuler entre les villes du delta, ni pour rentrer sur Saigon le 14. Attention toutefois à la vague de retour en fin de semaine – Yen nous a raconté avoir passé plusieurs heures bloquée sur le pont de Rach Mieu en direction de Saigon.

L’autre inconvénient est que les marchés flottants sont eux aussi au repos. Le 8 février, le marché de Phong Điền était fermé et celui de Cần Thơ pratiquement vide. Le 12 février à Châu Dôc, l’activité avait repris et le 13 à Long Xuyên, le Têt n’était plus qu’un lointain souvenir.

Pour le reste, les visites se résumant la plupart du temps à faire du vélo/scooter dans les rizières, Têt ou pas Têt, aucune différence.

Quelques dernières informations en vrac

  • Marchés flottants : s’il ne fallait en visiter qu’un, ce pourrait être celui de Long Xuyên. Personne n’y met les pieds, on se demandera souvent ce que vous fabriquez ici mais vous ne le regretterez pas. Le marché est grand, vivant et particulièrement beau. Le marché de Châu Dôc, bien que plus petit, nous a bien plu aussi.
  • On a visité Long Xuyên avec Yen et passé une matinée géniale : au programme marché flottant donc, puis long tour de vélo sur l’Île du Tigre avant de finir par un déjeuner dans une gargote du centre-ville. Yen est adorable et parle très bien anglais. Compter 30$ par personne (tour de 6 h à 13 h).
  • La route qui mène à la forêt de Tra Su, près de Châu Dôc, est très belle et serpente à travers une multitude de rizières. Visiter la forêt en bateau est sympathique mais le tour est relativement court – une vingtaine de minutes de bateau à moteur puis à peine 10 min de barque aller-retour. On a presque préféré l’heure passée en scooter à faire le tour complet de la forêt.
  • On trouve encore de belles villas coloniales à Sa Đéc sur la rive droite face au centre ville : le long de Đại lộ Lê Lợi et de Trần Văn Voi.
  • Enfin, le site de référence pour préparer un voyage dans le delta du Mékong – et au Vietnam en général – est clairement celui de Brice. Allez y faire un tour si vous prévoyez un voyage dans le coin !

Delta du Mékong – 3 au 14 février 2019

7 Comments

  • Manu

    Salut les voyageurs,
    Vous me faites rêver !
    Fanny, t’es vraiment douée pour les photos… Et bravo pour les textes.
    Quel pays choisir ? Quel circuit faire ? Ça devient impossible… Tout est beau.
    Et le scooter… Facile avec le sac à dos ?
    Allez, à la prochaine étape mais pas trop vite.

    Bises à vous deux,
    On voyage avec vous…

    Manu

  • Brice

    Heureux que j’ai servi à un truc, il y a de très belles photos, on ressent vraiment l’âme du delta (j’ai crû reconnaître 2-3 endroits :D). Votre avis sur Sa Dec ? J’ai jamais eu la chance d’y aller encore, j’ai un peu peur que hors pépinière avant le Tet ça casse pas 3 pâtes à un canard !

    • Fanny

      Merci Brice ! « Servi à un truc » est un euphémisme, depuis qu’on est parti début janvier on n’a pas arrêté de s’appuyer sur le blog, aussi bien en Birmanie qu’au Vietnam – et maintenant au Yunnan. On a depuis longtemps dégagé le Lonely Planet ! 😀
      Plus sérieusement, je crois que sans tes conseils on n’aurait jamais découvert le delta comme on l’a fait et on n’aurait surtout jamais mis les pieds à Ba Tri ou à Long Xuyen. Les 10 jours dans le delta restent l’un de nos meilleurs souvenirs de nos 2 mois au Vietnam !
      Et pour Sa Dec… effectivement c’est sympa mais pas grand chose à se mettre sous la dent. On est arrivé en fin de journée et reparti le lendemain dans l’après-midi. Juste le temps de faire un tour de vélo dans les pépinières, le long de l’eau et à la recherche des vieilles maisons coloniales mais en 3/4 heures c’était plié… Je ne sais pas ce que ça vaut hors Têt…

  • Badette (Berretrot)

    Quelle diversité, quelle luxuriance de la végétation ! Merci pour ces commentaires détaillés et magnifiques photos qui nous permettent de participer à vos découvertes !
    Et… Bonnes Fêtes de Pâques ! (même sous d’autres cieux !)

  • Circuit du Mékong

    Merci de votre article. Lors de notre visite au delta du Mékong, nous sommes allés à Can Tho. C’est la plus grande ville du Delta du Mekong, avec la culture typique des régions fluviales. Il est dit que « ne pas visiter le marché flottant de Cai Rang signifie ne pas aller à Tay Do – un ancien nom de Can Tho ». Le marché flottant de Cai Rang, l’un des célèbres marchés flottants du Sud-Ouest, est spécialisé dans la vente de fruits et de produits agricoles de toute la région. Cette excursion nous donne beaucoup d’expérience intéressantes.

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