Birmanie

Birmanie britannique – dernier acte

Le train quitte Hsipaw à 9 h 30. Les voyageurs se pressent pour récupérer leur place, 1e classe – fauteuils un peu rembourrés, 2e classe – banquettes plastiques pas du tout rembourrées -, et une question fondamentale : quel est le plan le plus stratégique, récupérer les sièges de la rangée de gauche ou ceux de la rangée de droite ?

Le viaduc de Gokteik

La vieille machine s’ébroue et démarre dans un grincement, brinquebalant en tous sens. Les paysages défilent paisiblement, ponctués par les sifflements du train : les champs, les gares de campagne, la vie en bordure de rails – scooters retenus au passage à niveau, paysans affairés ou travailleurs au repos.

Et puis on y arrive. Le train marque un arrêt juste avant l’entrée du viaduc de Gokteik et chacun retient son souffle. Et si c’était la fois de trop ? Et si ce coup-ci le vieil ouvrage ne supportait pas la charge ? Construit en 1901 par la Pennsylvania Steel Company, haut de 97 m et long de 688 m, l’imposant viaduc était lors de sa construction le deuxième pont ferroviaire le plus haut au monde. Le train redémarre au ralenti, enjambant la profonde gorge boisée. Les têtes se pressent à la fenêtre. Pour la photo classique, c’est finalement le côté droit qui a vu juste. Dans la courbure du pont, le train dessine un grand arc, se découvrant dans sa globalité. Moi je n’ai rien compris à cette histoire de sens, et j’ai demandé deux sièges sur la gauche. Allons bon !

Et puis je distingue en contrebas l’ancienne voie ferrée dévorée par la végétation et je ne la quitte plus des yeux de toute la traversée, fascinée par ce bout de rail d’une autre époque.

Au bout du compte, la vieille structure de Gokteik ne grince pas de manière effrayante, pas plus qu’elle ne semble sur le point de s’effondrer et personne n’est pris de vertige – ça, c’était pour le récit de voyage sensationnaliste à la Lonely Planet.

Forcément, une fois le clou du spectacle passé, l’excitation retombe un peu et les heures se remettent à défiler. Lentement. Le wagon somnole.

Et puis la locomotive décide soudain de se désolidariser du reste du train. Une envie, comme ça, d’indépendance. Personne ne sait exactement ce qui se passe mais le bruit se répand comme une traînée de poudre : « La locomotive s’est décrochée ! ». Suivi d’un frisson général, pour le plaisir de se faire peur : « Imaginez que ça se soit produit sur le viaduc ?! ». Mais non, on est en rase campagne, personne ne sera obligé de traverser le viaduc à pied (en rappel ? hélitreuillé ?!) et il n’y a qu’à patienter une longue heure pour que quelqu’un parvienne enfin à raccrocher les morceaux.

Pyin Oo Lwin

7 h 30 après être parti de Hsipaw on rejoint finalement Pyin Oo Lwin. Il reste encore plusieurs heures de trajet pour atteindre Mandalay et à ce stade du voyage, on préfère quitter notre convoi ferroviaire. Les voyageurs décidés à s’aventurer en ville ne sont pas si nombreux mais Pyin Oo Lwin a pourtant de beaux atouts dans sa manche.

Le premier, ce sont ses édifices coloniaux. La ville, fondée en 1896, était prisée des Britanniques qui en firent leur « capitale d’été », à quelques heures de train de Mandalay. Le long de Circular Road, à la périphérie de la ville, plusieurs édifices ont été conservés : une poignée d’hôtels, de pensionnats et d’églises, d’anciennes demeures décrépies au goût des années 1920. De ce passé colonial, la ville a également tiré un curieux métissage ethnique et culturel. Nombreux furent les ouvriers indiens et népalais mobilisés pour construire le chemin de fer, dont les familles finirent par s’implanter dans la région. On trouve aujourd’hui encore une importante communauté indienne – et pour les touristes de passage, la possibilité de changer pour un temps d’environnement gastronomique.

L’autre attrait de Pyin Oo Lwin tient dans son immense jardin botanique, le National Kandawgyi Garden, créé en 1915. La promenade est agréable et contraste avec tout ce que l’on a pu découvrir jusque là. Pour la petite histoire, c’est aussi au Kandawgyi Garden que sont tournés bon nombre de clips musicaux et séries sirupeuses birmanes. Ce qui n’a pas grand intérêt pour nous mais attire des foules d’adolescents !

On quitte finalement les hauteurs et la fraîcheur de l’ancienne station climatique (qui au passage, se distingue également par ses confitures et ses vins de fruits) pour retrouver brièvement la chaleur de Mandalay, puis celle de l’état Môn, dans le Sud-Est du pays. Moulmein (ou Mawlamyine – de toute façon on n’arrivera pas à prononcer son nom) est notre dernière étape birmane, avant de franchir de nouveau la frontière terrestre à Myawaddy/Mae Sot.

Mawlamyine

Le scooter s’engouffre dans l’immense bouche de fer du pont Thanlwin, surplombant la Salween qui termine ici sa course, rejoignant les eaux de la rivière Gyaing. Avec la vitesse le casque a du mal à tenir en place et retombe en permanence sur la nuque, l’écharpe vole au vent. Le regard se perd dans les courants de cet espace maritime immense, parsemé d’îles. Palmiers et bananiers à perte de vue, colline des temples de Mawlamyine dans le lointain, couronnée de stupas dorés. Le scooter file à travers les routes campagnardes de l’État Môn et presque inconsciemment la voix de B.B. se répand – « Je vais à plus de cent, et je me sens à feu et à san-ang, que m’importe de mourir les cheveux dans le vent ! »…

On raconte que Mawlamyine captiva Kipling qui n’y séjourna que quelques jours mais en tomba éperdument amoureux – ainsi que d’une belle jeune femme croisée au pied d’un escalier. Le nom d’Orwell non plus n’est jamais loin. Il flotte dans l’air un parfum suranné. Mawlamyine est une ville à la croisée des chemins, une ville d’une autre époque encore tournée vers son passé colonial – première capitale de la Birmanie britannique. Une ville multiculturelle, peut-être encore plus qu’ailleurs, où se côtoient Môn, Bamar, Karen, Indiens et Chinois.

On profite de cette fin de séjour pour se faire un ultime shoot de visites culturelles et de bouddhisme, versant parfois dans le grand-n’importe-quoi.

La ville et ses environs sont tellement riches qu’il y a de quoi s’occuper plusieurs jours. Alors on arpente les ruelles du centre-ville, zigzaguant entre mosquées, temples hindouistes et églises, et on rejoint le toit de Mawlamyine pour profiter de la vue imprenable sur le fleuve depuis la Paya Kyaikthanlan.

On prend également un bateau pour découvrir l’île du Shampoing au petit matin. Celle-ci tirerait son nom d’une ancienne cérémonie annuelle pratiquée à la période d’Ava/Inwa au cours de laquelle les chevelures royales étaient lavées avec une eau de source provenant de l’île. Aujourd’hui, l’île abrite un monastère et plusieurs cellules et pagodes perdues au milieu de la végétation. Les lieux sont plutôt jolis mais la grosse dizaine de chiens qui nous encercle en aboyant méchamment nous oblige à écourter la visite.

À l’ouest de Mawlamyine l’immense île de Bilu Kyun, ou île de l’Ogre, est principalement connue pour ses coopératives d’artisanat. Ici les habitants se sont regroupés pour produire ardoises et matériel scolaire, rubans de caoutchouc, pipes en bois etc. Mais sans guide, la visite n’est pas simple et les échanges pour le moins limités – quand on arrive à mettre la main sur les fameux ateliers (dans une île qui ferait la taille de Singapour…!). Quant à la chaleur, assommante, elle nous oblige à nous réfugier dès que possible entre les murs frais des tea-houses sous peine de finir écroulés sur la chaussée.

Fabrication de caoutchouc

Mawlamyine possède également son propre rocher d’or. Le lieu est à dire vrai tellement confidentiel que, week-end et festivals mis à part, personne ne semble jamais y mettre les pieds. Le rocher d’or le vrai (Kyaiktiyo), un énorme rocher perché au bord d’une falaise, est aujourd’hui l’un des lieux les plus visités du Myanmar. La pagode Nwa-la-bo quant à elle, si elle a hérité du nom de « petit rocher d’or » n’est pourtant pas une copie de son illustre grand-frère Kyaiktiyo. D’un point de vue géologique, l’ensemble paraît même plus surprenant encore : Nwa-la-bo ne comprend pas un mais trois rochers dorés empilés l’un sur l’autre et surmontés d’un stupa. Et contrairement à Kyaiktiyo, les femmes ont le droit d’accéder au lieu sacré (!). La pagode se rejoint en principe en pick-up depuis le village de Kyonka, lequel est situé à une vingtaine de kilomètres de Mawlamyine – aucun véhicule motorisé n’est autorisé à circuler entre le village et la pagode. Mais pour que le pick-up démarre, encore faut-il qu’il soit plein… on aura beau attendre 45 minutes, pas un visiteur ne montrera le bout de son nez. Pas le choix alors que de marcher 1 h 30 en plein soleil pour atteindre les rochers. L’ombre est rare dans ce pays…

(Non, on ne dit pas « tout ça pour ça »…)

Le jour suivant on file plein sud. On s’arrête une première fois pour rejoindre les stupas de Kyauktalon, perchés au sommet d’une dent karstique rappelant les paysages de Hpa-An. L’ascension est rapide et permet de profiter d’une jolie vue sur la campagne environnante. Le chemin se sépare toutefois en deux à mi-parcours. La volée de marche qui conduit à un premier stupa sur la gauche n’est accessible… qu’aux hommes. Les escaliers de droite peuvent quant à eux être empruntés par le tout-venant. De là à dire que le bouddhisme birman est conservateur et misogyne…

Le chemin réservé aux hommes…

Juste en face surgit le corps immense de Win Sein Taw Ya, l’un des plus grand Bouddha couchés au monde (180 m de long). On pensait avoir atteint des sommets de kitsch à Monywa, c’était sans compter l’expertise des Birmans dans ce domaine… L’intérieur de « l’édifice » est une succession de salles complètement barrées, réalisées par des ouvriers forcément sous l’emprise de puissants psychotropes. Et si les premiers étages, achevés, figurent les multiples supplices infligés lors de la descente aux enfers, les étages supérieurs dérivent vers un total délire mystique, formant un terrain de jeu bétonné à ciel ouvert. La règlementation ERP (Établissement Recevant du Public) est ici une vue de l’esprit. Le Bouddha en lui-même ne nous laissera pas un souvenir impérissable, en revanche notre visite coïncide avec l’anniversaire du moine à l’origine de ce projet démesuré – décédé il y a quelques années. Le site est noir de monde et, à l’intérieur des grandes tentes dressées de part et d’autre de la route, chacun se presse pour récupérer à manger. On nous sert, on nous ressert, c’est la cohue et une ambiance de fête géniale – bien que soyons honnêtes légèrement oppressante…

On termine ainsi nos 28 jours birmans, non sans une pointe de tristesse. Le Myanmar a beau être par moment un bordel sans nom, c’est aussi un pays profondément attachant. Et qui gagnerait haut la main, et sûrement plus encore que son voisin, le titre de « pays du sourire »… – sourire rouge bétel mais sourire tout de même !


Informations complémentaires

  • Trajet Hsipaw/Pyin Oo Lwin : départ en train à 9 h 30 et arrivée à 17 h ; 2750 kyat/personne en upper class.
  • Où loger à Pyin Oo Lwin : on est resté 1 nuit au Tha Ha Zar Tha Hotel – un peu spécial mais pas cher et situé sur l’axe principal Mandalay-Lashio.
  • Où se restaurer à Pyin Oo Lwin : Café Maymyo, petit café sympa du centre-ville + Krishna, proche de la tour Purcell.
  • Trajet Pyin Oo Lwin/Mandalay : un peu moins de 2 h de trajet en taxi partagé ; 6000 kyat/personne. Il est également possible de prendre le train, à 16 ou 17 h, ou de négocier un pick-up à la gare routière.
  • Trajet Mandalay/Mawlamyine : départ à 18 h, arrivée à 6 h le lendemain matin ; 17 000 kyat/personne.
  • Où loger à Mawlamyine : Old Moulmein Hostel. Dortoirs minuscules mais auberge très propre, située quasiment dans l’enceinte de la gare de bus (aucun problème de bruit). La propriétaire est adorable.
  • Où se restaurer à Mawlamyine : Sue’s Kitchen, tout proche du Old Moulmein Hostel + Bamboo Hut, au nord de la ville.
  • Pour explorer les environs de Mawlamyine, rien ne vaut le scooter. Tout est faisable en pick-up mais ça demande beaucoup plus de temps et d’organisation.
  • Trajet vers Myawaddy et passage de la frontière thaïlandaise : même topo que lors de notre arrivée à Hpa-An. Compter 10 000 kyat par personne et un peu moins de 4 h de route pour rejoindre Myawaddy depuis Mawlamyine. En revanche, une fois à Mae Sot, les bus en direction de Bangkok sont peu nombreux. Pour une liaison directe, il faudra attendre la fin de journée, à partir de 18 h (les bus matinaux partent à 8 h et 9 h, impossible de les attraper en venant directement de Hpa-An ou de Mawlamyine). Autre possibilité : prendre un minibus de Mae Sot à Nakhon Sawan (environ 4 h 30 de trajet, 200 baht par personne – au moins un départ à 13 h), puis à nouveau un minibus pour Bangkok (3 h 15 de trajet, 160 baht par personne – un départ à 18 h 15).

Pyin Oo Lwin/Mawlamyine – 25 au 30 janvier 2019

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